Enquête : Recyclage

Sur les traces des déchets traqués par satellite

7.11.2017, Sandra Imsand

Quel parcours suivent les appareils électroménagers mis au rebut ? La FRC a installé un signal GPS sur dix objets pour le savoir. Une démarche inédite en Suisse et très instructive.



L’engin ne fonctionne plus? Hop, on le ramène au recyclage. Un geste bonne conscience. Pourtant, «déposer un appareil dans un point de vente (autre volet de cette vaste enquête à découvrir en décembre dans FRC Mieux choisir, ndlr) ou dans une déchetterie n’est pas une fin en soi. Au contraire, il s’agit du début d’un long processus qui nécessite de l’énergie, génère du CO2 et ne permet de loin pas de réutiliser l’ensemble des matériaux qui constituent les appareils», met en garde Laurianne Altwegg, spécialiste Environnement à la FRC. Afin de savoir ce qu’il advient des lave-vaisselle, téléviseurs et autres appareils hors d’usage, la FRC a plongé dans l’envers du décor du recyclage.

L’expérience menée durant plusieurs mois est purement inédite en Suisse: la FRC a fait installer discrètement des balises GPS dans des déchets électroménagers et électroniques pour suivre leurs déplacements. C’est une entreprise spécialisée dans le suivi GPS qui s’est chargée de cette opération. Elle a été choisie pour avoir conduit des projets similaires pour le compte de plusieurs de nos confrères internationaux.

Dix objets ont ainsi été équipés de boîtiers munis de cartes SIM avant d’être déposés dans différents points de collecte de Suisse romande. Les appareils ont indiqué en temps réel leur position exacte et leurs déplacements durant six mois ou jusqu’à leur destruction. De quoi permettre d’avoir une représentation précise de la pratique du recyclage dans nos régions.

L’opération en images et en cartes

Premier constat: le traitement des déchets est relativement rapide. En moyenne, un appareil a mis 42 jours à être démantelé, cela bien qu’il n’existe pas de directives concernant la durée recommandée pour ce type d’opération.

 

Trajets atypiques

Autre élément à relever, sept objets sur les dix qui ont été déposés ont suivi un parcours standard, terminant chez un recycleur mécanique qui fait partie de la filière SENS ou Swico (lire encadré). Les trois autres ont eu un parcours plus compliqué. La trace du premier, un four amené chez Ikea, à Aubonne (VD), a été perdue car l’appareil était placé hors de la couverture satellite.

Le deuxième, une télévision à tube cathodique, a passé près de quatre mois dans l’arrière-boutique du magasin Bang & Olufsen à Morges (VD). Déposé le 30 mars, l’appareil n’a été déplacé que le 20 juillet. Après une étape d’une vingtaine de jours 30 km plus loin, à Chexbres (VD), le boîtier a ensuite signalé sa présence à Kappelen (BE), non loin de Bienne. Il n’a pas été possible de déterminer si l’objet y a été démonté ou si la batterie s’était simplement vidée dans l’intervalle. Interrogée, l’enseigne Bang & Olufsen est peu loquace. «B&O est membre de Swico et, à ce titre, partenaire de la solution de branche régie par la contribution anticipée de recyclage (CAR).»

Du côté de Swico, son directeur Jean- Marc Hensch, explique que si sa société a sous contrat une douzaine de recycleurs en Suisse, elle ne s’implique pas dans les accords entre magasins et recycleurs. «Ce n’est pas de notre ressort. Notre but est que le système soit efficient.» Difficile donc de savoir le sort final de cet objet.


La FRC a ensuite fait appel à une entreprise européenne spécialisée dans la géolocalisation. Son ingénieur a installé une balise GPS sur chaque objet. Il s’est aussi assuré que le signal nous parvienne de manière optimale.


Vols relativement fréquents

Le troisième cas ne manque pas de piment. Il s’agit d’une télévision à écran plat déposée à la déchetterie de Châtillon à Bernex (GE), un espace de récupération cantonal (ESREC) propriété de l’Etat de Genève affilié ni à SENS ni à Swico. L’appareil y a été déposé le 3 avril. Le jour même, il a été déplacé 7 km plus loin à une adresse résidentielle à Vernier. Or, aucune entreprise disposant d’une autorisation pour le stockage ou le démontage de ce déchet spécial ne s’y trouve. Conclusion: l’appareil a été dérobé à la déchetterie. Renseignements pris, le vol est une plaie en déchetterie. «Nous sommes conscients de ce problème et recherchons constamment des améliorations, explique Virginie Perret, responsable d’exploitation SIG du site de Châtillon. C’est pourquoi la Commission de gestion globale des déchets et gestionnaire du site a décidé de renforcer le travail des équipes de surveillance en installant notamment des barrières d’accès et des caméras.»

Les magasins ne jouent pas le jeu de la reprise

Article connexe

Les magasins ne jouent pas le jeu de la reprise

A l’adresse indiquée par le GPS, un panneau signale la présence d’une association collectant des vêtements, ordinateurs, télévisions et téléphones portables pour un pays d’Afrique. Il y a fort à parier que c’est là qu’a fini notre appareil. Le boîtier a indiqué avoir été déplacé une dernière fois le 13 mai très tôt le matin, puis a cessé d’émettre. Démonté? Placé dans un container d’où le signal n’est plus perceptible? En route pour un autre continent? Le mystère demeure.

Cette méthode de suivi a démontré son efficacité, mais présente cependant des limites. L’appareil ne peut être suivi que jusqu’au moment où il est démonté. Il est impossible de savoir ce qu’il advient ensuite de ses composants, ni s’ils sont véritablement revalorisés dans la filière ad hoc ou s’ils font l’objet de vols. C’est le cas notamment du cuivre, très convoité.

L’enquête a le mérite de démontrer que la filière du recyclage, dans son ensemble, fonctionne plutôt bien. Laurianne Altwegg s’en réjouit: «La Suisse, pays hôte de la Convention de Bâle, qui interdit l’exportation de déchets dans les pays en développement, a mis en place un système efficace de ce point de vue.»

Kilomètres superflus

En revanche, des questions persistent. Sur dix appareils, six ont terminé en Suisse alémanique. Etrange alors qu’il existe en Suisse romande plusieurs recycleurs agréés et que certains appareils ont transité à proximité de ces entreprises durant leurs déplacements. En soi, il n’y a rien d’illégal à multiplier les kilomètres, les recycleurs sont libres de prospecter des clients où ils le souhaitent. «On constate que les déchets sont avant tout un business: le recyclage répond d’abord à des objectifs économiques et non à un souci écologique qui pousserait à améliorer l’élimination des appareils, par exemple en minimisant les émissions de CO2 dues au transport, dénonce Laurianne Altwegg. C’est dommage, car cela permettrait sans doute aussi d’optimiser l’utilisation de la contribution anticipée de recyclage (CAR), réglant ainsi en partie les problèmes financiers – un trou de 2 millions par an, selon SENS et Swico – rencontrés par le système qu’ils ont mis en place.» Selon nos calculs, chaque appareil a en effet parcouru en moyenne 134 kilomètres, le record étant de 398 kilomètres pour un lave-vaisselle (voir infographie). Un chiffre qui pourrait sans mal être revu à la baisse.

Par ailleurs, la FRC plaide depuis de nombreuses années pour que le système autorise la réutilisation des appareils encore en état de marche. Actuellement, tout objet qui entre dans la filière de collecte et de recyclage (comprenez une benne et non pas un espace de troc en libre accès) doit obligatoirement finir démonté. Reprendre ce qui a été déposé dans un point de vente ou une déchetterie est considéré comme un vol. Or un changement de directive permettrait non seulement d’éliminer un non-sens écologique, mais aussi de faire de ces pseudodéchets une source de revenus supplémentaire pour les recycleurs: en devenant de potentiels appareils de seconde main, ils constitueraient une partie de solution pour ce système en mal de financement.

 

mieux comprendre

SENS, Swico, CAR: comment ça marche ?

L’Ordonnance sur la restitution, la reprise et l’élimination des appareils électriques et électroniques (OREA) détermine les réglementations pour que ces objets soient éliminés de manière respectueuse de l’environnement.

Des entreprises de traitement spécialisées, qui ont obtenu des autorisations cantonales, démontent et séparent les différents composants des équipements électriques (plastiques, métaux, piles, etc.). Cette étape se déroule principalement en Suisse, dans des ateliers de démontage manuels ou chez des recycleurs avec des installations de traitement mécanique. Les étapes ultérieures sont souvent réalisées à l’étranger, faute d’installations dans le pays. C’est le cas notamment des circuits imprimés ou certains métaux non ferreux. Par ailleurs, l’exportation de nos déchets dans des Etats non membres de l’OCDE ou de l’UE est interdite.

Ce système est financé sur une base privée et réglé par les organisations SENS eRecycling (pour l’électroménager), Swico Recycling (pour l’électronique) et SLRS (pour les sources lumineuses). Pour financer cette solution de branche, une contribution anticipée de recyclage (CAR) est comprise sur une base volontaire dans le prix de vente de tout appareil soumis à l’OREA. Au total, ce fonds rapporte entre 70 et 80 millions par an et a permis de traiter 131 800 tonnes d’appareils en 2016.

Droit

Un système à réviser

La solution de branche réglée par Swico, SENS et SLRS est complexe, peu transparente et génère une perte de plusieurs millions par an. Le consommateur est laissé dans le flou et la Confédération semble peu encline à s’immiscer dans ce dossier: «Dommage que le Conseil fédéral botte en touche lorsqu’il s’agit d’intervenir dans le cadre d’une solution mise en place par le secteur privé. Ici, les consommateurs seraient heureux que le système soit plus transparent et repensé, afin que les millions qu’ils paient via la contribution anticipée de recyclage soient mieux dépensés», estime Laurianne Altwegg. Une révision de l’OREA est en cours depuis sept ans déjà. C’est long. Mais, lueur d’espoir, une récente motion du Conseil des Etats pourrait accélérer les choses.

Devenez membre

Notre association tire sa force de ses membres

  • Vous obtenez l’accès à l’ensemble des prestations FRC
  • Vous recevez notre magazine FRC Mieux choisir
  • Vous pouvez compter sur notre équipe d’experts pour vous défendre
Devenez membre