Article : Interview: Cosmétiques et perturbateurs endocriniens

Margret Schlumpf: "Nous avons dû faire face à des attaques violentes de l’industrie"

Cosmétiques

6.10.2011, Propos recueillis par Pierre-Yves Frei

Docteur en chimie-biologie à l’Université de Zurich, Margret Schlumpf est chercheuse au laboratoire Greentox. Elle a passé au crible les crèmes solaires, démontrant leur effet néfaste sur le système endocrinien. Déclenchant l'ire des fabricants.



Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux perturbateurs endocriniens?
Au fond, je me suis toujours intéressée à l’influence des produits chimiques sur l’environnement, et notamment leur toxicité pour les plantes et les animaux. On peut éviter de prendre des médicaments. Comme de se retrouver en contact avec tel ou tel matériau ou substance. Mais on ne peut pas grand-chose contre les substances chimiques artificielles qui se retrouvent dans l’environnement sans qu’on les remarque autrement que par des analyses poussées, mais qui, cependant, peuvent avoir des effets sur notre santé. A un moment donné, nous nous sommes posé la question de savoir si les parfums pouvaient receler des produits capables d’entraîner des effets indésirables sur notre santé. Cela nous semblait une bonne idée: l’on estime à 10 000, les produits chimiques utilisés par l’industrie cosmétique. Mais certaines réactions au sein de notre université ont été pour le moins virulentes et nous avons commencé à sentir une énorme pression de l’industrie.

Et vous avez renoncé à étudier les parfums?
Disons que nous avons décidé de nous focaliser sur les crèmes solaires. C’était dans les années 1990. Il nous fallait nous concentrer sur certaines molécules. Il était impossible de les prendre toutes en compte. Au début, certaines grandes entreprises chimiques allemandes ont accepté de nous fournir des listes de substances qu’elles utilisaient, et utilisent encore pour certaines. Puisque nous étions dans une démarche d’études de toxicité et que les effets évidents sont généralement connus, il nous fallait chercher du côté d’effets moins immédiats, plus discrets comme ceux qui touchent le système endocrinien et interagissent donc avec les hormones, en inhibant ou en amplifiant leur action.

Et qu’avez-vous découvert?
Tout d’abord, nous avons pris note de l’influence de certaines de ces molécules chimiques sur des lignées cellulaires – en fait des cellules issues de cancers du sein. Nous avons constaté que cinq des six substances que nous avions retenues augmentaient la prolifération de ces cellules sensibles aux estrogènes. Puis, nous sommes passés sur des modèles animaux, des rats notamment. Nous avons découvert chez la progéniture femelle mise en contact avec certaines de ces substances que la croissance utérine se faisait plus rapidement et, par conséquent, que ces rattes atteignent plus vite l’âge de la puberté. C’est à partir du moment où nous avons obtenu ces résultats sur les animaux que nos relations avec l’industrie chimique sont devenues plus tendues. Constatant cela, nous avons publié nos recherches afin de contribuer aux connaissances dans ce domaine et, qui sait, d’alerter certaines autorités sur ce phénomène. Elles montraient que nombreux produits cosmétiques que l’on utilise au jour le jour contiennent des substances pouvant être qualifiées de perturbateurs endocriniens.

Et cela a-t-il marché?
Bien moins que ce que j’espérais. Nous avons dû faire face à des attaques violentes. De l’industrie, mais aussi de certains officiels. Je me souviens d’un haut responsable de l’administration allemande déclarant que nos études étaient tout simplement fausses. C’était une accusation sans fondement puisque nous avions publié nos recherches dans une revue qui pratique le peer reviewing, un processus lors duquel un article n’est publié que s’il reçoit l’aval de trois spécialistes dans le domaine concerné.

Vous publiez d’ailleurs un autre article en 2004…
Oui, dans lequel nous confirmons peu ou prou nos premières découvertes. Cette fois, nous avions décidé de continuer à observer le développement de différents organes chez des rats nés de parents ayant été mis en contact avec ces produits chimiques contenus dans les filtres UV. Cette fois, nous avons par exemple assisté à une puberté retardée chez les rats mâles, suggérant par là que les perturbateurs endocriniens proches structurellement des estrogènes se sont opposés à leur développement hormonal normal. Organiquement parlant, ce phénomène s’est traduit par des prostates plus petites que chez le groupe de contrôle. Nous avons notamment regardé la prostate chez des animaux adultes pour constater qu’il n’y avait apparemment pas d’effets. Depuis, nombre d’études sont allées dans le même sens et ont conclu que ces produits produisent des effets indésirables, particulièrement chez les embryons ou chez les jeunes en développement.

Comment agissent ces produits?
Leur pouvoir vient de leur proximité structurelle avec les molécules hormonales. Grâce à cela, ils sont capables, par exemple, d’aller se fixer sur les récepteurs destinés à recevoir les hormones. Ces récepteurs peuvent se trouver directement dans le cerveau ou alors dans le système périphérique. A tel point parfois que nous avons observé une activité sexuelle particulièrement basse chez certaines femelles qui, lors de leur développement, avaient été en contact régulier avec ces substances par leur mère. Nous l’avons montré dans une publication en 2009. Nombre de ces substances passent dans le lait maternel. Et puisqu’il est question de cela, laissez-moi vous dire qu’aujourd’hui, il y a tellement de produits chimiques dans le lait maternel humain qu’il serait refusé par les autorités compétentes s’il devait être mis en vente sur les rayons des supermarchés!

Que conseillez-vous de faire? Renoncer aux cosmétiques et aux crèmes solaires?
Non, bien sûr. Les crèmes solaires sont importantes pour nous protéger des rayons du soleil et des cancers de la peau qui peuvent découler d’une exposition répétée aux UV. Néanmoins, il faut manier ces produits avec parcimonie et ne les utiliser que lorsque c’est absolument nécessaire. Pour les enfants, il vaut mieux ne les exposer au soleil que très progressivement, plutôt que de les tartiner d’écran protecteur 50 pour qu’ils puissent jouer toute la journée à la plage. La même parcimonie doit s’appliquer à tous les produits cosmétiques contenant des substances chimiques. Il ne faut surtout pas les utiliser tous les jours. D’autant qu’il existe de plus en produits cosmétiques garantis sans produits chimiques et qui sont tout aussi efficaces.

Les législations ont-elles beaucoup évolué ces dernières années dans le sens d’une meilleure protection du consommateur contre ces perturbateurs endocriniens?
Malheureusement, pas aussi vite que nous le voudrions. L’Union européenne est probablement un peu en avance sur la Suisse laquelle, malgré l’énorme pression de certains lobbys industriels, sent qu’elle ne va pas pouvoir échapper longtemps à un alignement sur la législation européenne. Ce problème réclame la plus grande attention. Plusieurs études suggèrent en effet que la recrudescence des cas d’hyperactivité chez les enfants pourrait trouver son origine dans le contact régulier pendant le développement avec certaines substances chimiques.

 

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