Article : 50 ans de militantisme

Les années ne comptent pas, les rêves réalisés, oui

6.12.2016, Laurence Julliard

D’abord «organe officiel» avant de devenir «journal d’information», la revue de la FRC fête gaillardement son demi-siècle. Arrêt sur quelques pages et ceux qui y contribuent.



Le magazine de la FRC n’est pas un journal. C’est le reflet de notre société de consommation. Feuilleter les 500 numéros de sa belle existence, c’est traverser les joies et les peines des marchandises et des services en Suisse romande au fil du temps. Prendre la mesure de ce qui a été obtenu par ces consommatrices – l’essentiel des troupes les 20 premières années – qui ont donné de la voix et noirci des milliers de pages pour être considérées comme un partenaire économique face aux producteurs, distributeurs et autorités.

Bulletin de «bonnes femmes» pour certains messieurs condescendants, journal féminin agréablement «subversif» pour d’autres, le porte-voix de ce qui s’appelle encore la Commission romande des consommatrices (CRC) pousse son premier cri en janvier 1966, huit ans après la création de l’association. Edité «à l’essai» et aux seuls risques de l’époux d’une de ces dames, ses 16 pages sont imprimées à 2000 exemplaires. Au sommaire, une enquête sur les soldes, un sujet de saison en début d’année, et un test sur les bouchées à la reine. Le journal, précurseur de la presse de consommation en Suisse romande, trouve immédiatement son public: il donne à voir les dessous d’un domaine largement inexploré et inconnu. Le pari est réussi: 3800 membres sont acquis après les six numéros de 1966, les rangs gonfleront jusqu’à 48 800. Dès la genèse, ses lecteurs fidèles assurent l’autofinancement du titre et garantissent l’indépendance de son contenu. Il sera sans publicité.

Baptisé J’achète mieuxJAM pour les intimes ou J’achète, ce qui a le don d’agacer Françoise Michel, rédactrice en chef durant trente ans, qui insiste sur le «mieux» –, il doit son succès à la publication de tests et de relevés comparatifs. Au milieu des années 1960, le grand public est peu familier de ces méthodes d’investigation. Les femmes – puisque c’est à celles qui tiennent le budget du ménage que s’adresse le journal en premier lieu – sont encore convaincues qu’un prix élevé est garant de qualité. Il faudra donc la diffusion de ces données pour faire tomber l’idée reçue. L’heure de la confiance aveugle est révolue.

Autre spécificité du titre, la place qu’y prend le lecteur. JAM se veut un lieu de rencontre, avec un esprit et une méthodologie propres. Un membre pose une question? L’association investigue. Un autre relève une anomalie? La FRC demande à ses antennes régionales d’aller voir ce dont il retourne dans les autres cantons – les enquêteurs et clients mystères sont nés. La publication des conclusions passe par le journal, forcément. Informations, dénonciations de mauvaises pratiques, appels à l’insurrection: JAM fait passer le mot, il est le théâtre où tout se joue.

Place à l’action

En 1967, l’appel à l’action des consommatrices romandes pour contrer la volonté de Berne de ne pas baisser le prix du beurre alors qu’il y avait surproduction passe par J’achète mieux. Toute la presse relaie l’information. Le reste du pays se mobilise. La baisse de la consommation atteint 27%. Le gouvernement cède face au boycott. L’association et son journal profitent de cette victoire: le bond des membres est spectaculaire, les consommatrices sont enfin prises au sérieux. Autre appel à l’insurrection via JAM en 1975, autour des additifs dans la viande cette fois, entendu par 74% des Romands. Ils seront 46% à appliquer le boycott. La viande fera couler beaucoup d’encre, à intervalles réguliers: qu’on pense à l’eau qui gonfle le jambon ou au scandale de la lasagne de cheval, les tromperies ont évolué mais restent de mise.

Nos lecteurs

» Les 1001 visages du journal

Comparaison est raison

Les débuts de J’achète mieux, c’est un petit format. «Utile, conçu pour aller facilement dans un sac et se passer de main en main», se remémore Françoise Michel. Il est aéré et illustré, mais la maquette ne résiste pas longtemps: au fond, qu’importe la forme, il y a tant à dire pour torpiller les idées reçues. Le développement des tests aura raison de sa taille. En 1992, JAM grandit et s’élargit pour rendre la lecture des tableaux comparatifs plus aisée. Il forcit aussi, augmentant jusqu’à 48 pages au mieux de sa forme. Et comme il se sent parfois gêné aux entournures, la fratrie s’agrandit: des hors-séries voient le jour, suivis d’une collection de guides pratiques.

Esprit de liberté

La particularité du journal dans le paysage médiatique, c’est cette volonté de ne jamais succomber à la publicité – celle-là même qui nous fait prendre des vessies pour des lanternes. L’objectivité des tests est ainsi garantie, la liberté de ton affranchie. Cette soif d’absolu a un coût: pouvoir financer des tests qui soient à la portée de l’association. Ingénieuse, la FRC n’est jamais à court d’idées. Ainsi, soupçonnant l’impact dévastateur des lessives dans les eaux, elle se heurte à un problème de faisabilité: des analyses dans le Léman seraient dispendieuses. Le lac de Bret, dont la superficie suffit à la démonstration, fera parfaitement l’affaire. En 1972, le journal appelle les paysannes vaudoises à la rescousse. La suite, on la connaît: les fabricants renonceront, non sans mal, aux phosphates.

L’esprit libertaire prend aussi d’autres formes: une page blanche dans le numéro d’octobre 1982 marque la désapprobation de ces militantes face à l’attitude de l’Office fédéral de la santé publique qui ne répond pas à une interpellation de la FRC. Il est question des dangers liés à la radioactivité en Suisse après Tchernobyl. Quand l’association s’attaque à la publicité sur les médicaments, le journal enfonce le clou, publiant une lettre ouverte aux ministres de l’époque Ruth Dreifuss et Moritz Leuenberger, en 1996.

Tests: l’alliance fait la force

Le marché suisse n’est pas isolé, de grands moyens sont donc nécessaires pour faire face aux coûts des laboratoires. La journaliste Françoise Michel se souvient: «Nous n’aurions pas pu asseoir la crédibilité des tests à large échelle sans s’associer au Groupe européen des tests (connu aujourd’hui sous le nom d’International Consumer Research and Testing, cet organe regroupe au départ l’Angleterre, l’Autriche, l’Allemagne, le Danemark, la Suède, la Norvège et la Suisse). Codification des protocoles, normalisation des standards, création d’une banque de données élargie dans laquelle on fait pot commun: difficile dès lors de contester les résultats de ce vaste réseau.» Partenaire à part entière avec ses confrères, la FRC confie les produits pour analyse à des laboratoires aux méthodes incontestables. Dès l’an 2000, le slogan «indépendant et sans publicité» fait partie intégrante du titre du journal, une manière de rappeler ces fondamentaux.

Chronologie

» Le magazine au fil du temps

Le lien aux gens

Durable avant l’heure, JAM passe de main en main au sein de la famille comme du bâtiment locatif. Cette vision anti-gaspi, à contre-courant de toute logique commerciale, participe à cet attachement émotionnel fort. L’utopie ferait frémir plus d’un éditeur aujourd’hui. «Ce lien au titre est dû à l’éveil qu’il a suscité chez les gens, relate Françoise Michel. Il répondait à un besoin, donnant des informations introuvables ailleurs, vulgarisant mécanismes et enjeux commerciaux. Quand le dialogue direct avec producteur et fabricant est au point de non-retour, il agit comme courroie de transmission. Certains fabricants nous ont dit merci, le journal leur ayant permis de comprendre les vrais critères des consommateurs, et les aidant à devenir plus performants.»

La multiplication des publications de consommation suisses et étrangères amènera un changement radical pour rappeler l’appartenance du journal aux pionnières de la FRC: changer de nom. Après 41 ans d’existence, J’achète mieux devient FRC Magazine en 2007. Une décision brutale pour certains membres qui continuent d’écrire leurs «Fleurs et bonnets d’âne» (l’intitulé date de 1980!) à la rédaction de JAM en 2016… En 2012, le titre renoue à ses racines. C’est le retour du «mieux»; «J’achète», lui, ne résiste pas à l’évolution des moeurs: la décroissance a fait son chemin, on est à l’heure des choix. Le magazine porte haut les questions de la conso responsable… de ses débuts. Le premier article sur le verre perdu et les bouteilles consignées date de 1966. En 2004, la modernité passe aussi par internet. Doté de plus de 6000 articles, le site donne la latitude de ne plus être tributaire du caractère mensuel de la publication. Plus récemment, le travail d’informations sur les réseaux sociaux réunit une nouvelle communauté d’intérêt.

Et aujourd’hui? Il reste la nécessité de comparer, de déloger de mauvaises pratiques, de démystifier de fausses inventions. On ne compte plus les petits pois, mais on s’inquiète des quantités de sucres ou de sel cachés dans les aliments, on s’inquiète aussi de la composition des résines qui tapissent certaines conserves et de leur impact sur la santé. Celles qui ont été taxées de simples ménagères ont pris leur revanche. Les consommateurs qu’on disait dispersés, vagues dans leurs aspirations, sont réunis sous une bannière et fidèles au débat de l’automne 1958 par lequel tout a commencé: «Notre puissance d’acheteuse». Notre longévité, c’est vous.

Un sou est un sou
Quatre ans avant J’achète mieux, une première publication vendue 50 centimes la pièce fait parler d’elle. Il s’agit d’un 8 pages intitulé «Comment nourrir une famille et la bien nourrir avec 2 fr. par jour et par personne. Une semaine de menus équilibrés». Ce document de 1962 est le premier succès commercial de la FRC. Les femmes découvrent alors que leurs époux ne leur donnent pas suffisamment d’argent pour gérer le budget alimentaire du ménage… Et, conséquence incroyable pour une époque qui n’a pas encore accordé le droit de vote à toutes les Suissesses, les juges vont revoir les barèmes des pensions alimentaires! Le budget, l’alimentation et les objets courants du ménage resteront des thèmes forts. Un premier relevé de prix sur les denrées de base a lieu en 1963. On découvre à cette occasion que le pain ne vaut pas partout la même somme. Idem pour la viande, avec des différences allant jusqu’à 6 fr. (prix de l’époque!) pour le même morceau. C’est le tollé au sein de la FRC. Les pionnières s’indignent et  veulent agir. Il s’agit d’informer les clientes sur ce qui se passe, mais pas que. Il est aussi important de demander des mesures légales protégeant le consommateur. Tout est dit.

 

 


Couvertures choisies

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«Poupées: tout cheveux tout flamme». Si le jeu de mots du titre prête à sourire, Barbie, Steffie Lov, Ariel et consorts ont, elles, dû faire une drôle de tête face aux testeurs de la FRC. «Ces dames ont subi le parcours du combattant (…).»

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La boîte emblématique de Warhol sur fond de cercles psychédéliques: il s’agit bien d’une couverture de J’achète mieux, parue en mars 2004. Pas de pop art à l’intérieur, mais un test de soupes à la tomate. Et une jolie soupe à la grimace.

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