Enquête : Matraquage

Toujours trop de publicité dans les boîtes aux lettres

9.5.2017, Sandra Imsand / Photo: Jean-Luc Barmaverain

Chaque ménage reçoit entre 36 et 60 kilos de papier non désiré par année. Les parades pour contourner l'autocollant Stop pub! passent désormais par les envois adressés.

La publicité qui envahit la boîte aux lettres est un motif de plainte permanent à FRC Conseil. Cela malgré l’apposition de l’autocollant Stop pub!, créé par la FRC en 1976, qui ne serait guère mieux respecté que l’astérisque dans l’annuaire téléphonique. Quelle quantité de publicité un ménage reçoit-il chaque mois? L’autocollant est-il, oui ou non, efficace? Y a-t-il des variations dans ce qui est distribué selon le lieu d’habitation? La FRC a voulu trouver des réponses en menant, à l’aide de ses enquêteurs de terrain, une vaste opération ce printemps. Elle s’est également penchée sur le profil de ces gens qui font office de facteurs afin de connaître leurs conditions de travail. Enquête en deux volets.

Test avec et sans autocollant

Plusieurs enquêteurs répartis dans toute la Suisse romande ont donc formé un binôme avec un voisin. L’un devait avoir un Stop pub!, l’autre pas. Durant un mois, le couple a analysé le contenu de ce qu’il recevait, mesuré le volume et pesé son poids en papier indésirable. Au préalable, les enquêteurs avaient indiqué la quantité de publicité qu’ils pensaient recevoir chaque semaine. Les réponses ont varié de un à dix prospectus. La réalité de la distribution a montré qu’ils avaient largement sous-estimé les chiffres. Une seule enquêtrice a pu évaluer avec précision ce qui l’attendrait durant l’enquête, et pour cause: chaque mois, elle apporte sa pile de vieux papier au recyclage. Son dos sait qu’elle est volumineuse… et lourde.

Résultats effarants

Les résultats de l’enquête sont effarants. Chaque personne dont la boîte n’est pas munie d’un autocollant a reçu entre 3 et 5 kg de publicité en un mois. Des chiffres sensiblement similaires, quelle que soit la région, que l’enquêteur vive au centre-ville ou dans un petit village. Si l’on ramène ces chiffres à une année, et qu’on tient compte que l’été est plutôt pauvre mais que l’hiver lâche ses salves de suggestions pour Noël et les Fêtes, les boîtes engloutissent donc entre 36 et 60kg de publicité! De quoi faire frémir pour qui traque le papier inutile et indésirable, jeté sans un regard. L’estimation dépasse largement l’expérience tentée par un de nos membres en 2011, qui avait conservé tout ce qu’il avait reçu sur 365 jours, soit 22kg.

La palme à l’électronique

«A croire qu’il faut sans cesse changer de téléviseur, de téléphone portable, d’ordinateur», se désole cette enquêtrice valaisanne devant sa montagne de paperasse. En effet, la plupart des catalogues et autres encartages reçus durant cette expérience sont issus d’enseignes d’électronique. Suivent les prospectus de grandes enseignes, de magasins de bricolage ou de jardinage et de discounters. Là où se loge une différence: les habitants des petites agglomérations reçoivent plus régulièrement des publicités locales, pour une manifestation ou l’ouverture d’un commerce. Problème: ces flyers font souvent fi du Stop pub!, tout le village étant arrosé.

Les pubs qui trouvent la parade

L’autocollant est-il une solution à toute épreuve? Pas vraiment. Si la plupart des enquêteurs qui affichent leur refus ont reçu une pile bien moins épaisse que leur voisin, ils n’ont pas été épargnés pour autant. En cause: les journaux gratuits ou adressés. Car l’autocollant ne prémunit pas contre les catalogues et prospectus glissés dans les replis des hebdomadaires gratuits (tels ceux des enseignes orange), des journaux tous-ménages ou des quotidiens régionaux offerts. Une astuce dont ces publications se vantent allègrement, et qui a pour résultat d’agacer prodigieusement les particuliers. La quantité de cette publicité insidieuse est tout sauf anodine. Ainsi, une Vaudoise a reçu en un mois 1085g d’offres marketing insérées dans des journaux gratuits, tandis que pour une Valaisanne ce poids grimpe à 1559g. D’autres ont eu des chiffres plus bas, oscillant entre 200 et 405 g.

Déguisées en courrier

Autre parade, les publicités «déguisées» en courrier adressé. A savoir ces enveloppes envoyées par des entreprises dont le destinataire est client, l’a été – parfois la dernière relation commerciale remonte à plus de dix ans – ou dont l’adresse a été obtenue par un moyen détourné. Ces courriers sont distribués par des entreprises privées, pas avec le courrier remis par La Poste.

Une de nos enquêtrices a mis ces publicités détournées dans une pile à part, relevant que dans certains cas, elle n’était plus cliente depuis dix ans, ou pire, qu’elle ne l’avait jamais été; parfois ses coordonnées étaient partiellement erronées, preuve qu’elle n’était pas à l’origine de leur divulgation. En un mois, elle a reçu une dizaine de ces envois, pour un poids de 555 grammes. Des enveloppes qui sont immédiatement allées remplir la corbeille à papier.

Une enquêtrice genevoise constate que ce phénomène est en constante augmentation. Et même le renvoi à l’expéditeur avec la mention «Refusé, rayez-moi de vos fichiers» n’a pas beaucoup d’effet, dit-elle. C’est malheureux!

Cet article est paru dans FRC Mieux choisir sous le titre «La publicité, un mal qui nous touche tous»

Employé/exploité pour déposer la pub

Témoignage: la loi contournée

Isidore, 48 ans, a travaillé pour une entreprise spécialisée dans les envois adressés. Pour le Vaudois, c’est une façon de jouer avec la loi, puisqu’il ne distribuait que des envois publicitaires. «Il s’agissait de catalogues, de prospectus pour des voitures, des marques ou des intérêts spécialisés.» En gros, toutes les entreprises où vous avez déjà passé commande, dont vous avez été client, auxquelles vous avez donné vos coordonnées – ou qui les ont obtenues par d’autres biais. «Lorsque je faisais mes tournées, certaines personnes m’accostaient pour me dire qu’elles ne voulaient pas de cette publicité. Lorsque je répondais que les lettres étaient à leur nom, elles se calmaient.»

Côté conditions de travail, Isidore tire un bilan peu glorieux de ces semaines. «Je cherchais un travail d’appoint. On m’avait promis jusqu’à 2000 francs par mois, mais c’est impossible d’y arriver.» Concrètement, il recevait chaque semaine tous les envois en vrac à son domicile. A lui de les trier et d’effectuer la distribution selon un parcours prédéfini, suivi par un traceur GPS qu’il devait porter en permanence. Selon les calculs de l’entreprise, le parcours devait être réalisé en huit heures. Isidore s’est rendu à l’évidence: c’était mission impossible, le temps calculé entre chaque boîte aux lettres étant trop court. «J’ai appelé la société pour dire que leurs plans ne fonctionnaient pas. Les dirigeants s’en fichaient.» Résultat: le salaire horaire ne correspond pas à ce qui est promis. Après un mois et huit tournées, Isidore a touché 890 francs. «J’ai arrêté. Pourtant j’en ai eu, des emplois compliqués.» Après avoir démissionné il y a un an, le Vaudois constate qu’au moins quinze personnes différentes se sont succédé sur sa tournée. «C’est de l’exploitation humaine, ces entreprises jouent sur la misère des gens.»

Distribution non adressée

De bien maigres salaires

Un autre pan de l’enquête s’est intéressé aux sociétés qui distribuent les publicités. Quelles sont leurs méthodes, comment rémunèrent-elles leurs employés? Alexis Patino, secrétaire régional de Syndicom, s’est penché sur la question. Il a enquêté entre 2013 et 2015 sur les pratiques d’Epsilon à Genève. En cause, les salaires ainsi que les conditions de travail. «La situation de ces employés n’a pas évolué, explique le syndicaliste. Ils ne reçoivent pas de salaire fixe, celui-ci dépend des quartiers et du nombre de boîtes aux lettres. En été, leur salaire horaire peut tomber à 5 ou 7fr. l’heure.» En cause, une paie par 1000 exemplaires distribués, mais qui n’inclut pas le travail à effectuer en amont, dont l’encartage des tous-ménages. Un triste constat pour cette filiale de La Poste, d’autant plus que cette dernière milite pour contourner l’autocollant Stop pub!…

Nous avons demandé à nos enquêteurs de se glisser dans la peau d’un potentiel distributeur. Nous avons choisi cinq entreprises, dont Epsilon, qui déclarent sur leur site internet travailler dans le domaine de la distribution non adressée. Nos enquêteurs devaient manifester leur intérêt pour cette activité afin d’en savoir plus sur les conditions de travail. Première réponse, toutes les firmes s’engagent à respecter le refus de publicité et ont répondu sans ambiguïté sur ce point. Par ailleurs, la majorité exige un véhicule (le kilométrage est défrayé, même si les interlocuteurs n’ont souvent pas pu indiquer à quelle hauteur) ainsi qu’une grande flexibilité dans les horaires.

Quant à l’épineuse question du salaire, elle a souvent été bottée en touche. Une seule entreprise paie ses employés à l’heure, en l’occurrence 20fr. Les autres paient aux 1000 exemplaires distribués. Mais là encore, impossible d’obtenir un montant. Toutefois, devant l’insistance de nos enquêteurs, une fourchette entre 600 et 1000fr. mensuels pour une occupation à 30% a été lâchée… Un salaire bien maigre. Autre élément intéressant: certains enquêteurs ont eu des réponses positives à leur postulation alors que d’autres, au profil plus inquisiteur, se sont vu répondre par la même entreprise qu’il n’y avait pas de poste à pourvoir. Sans doute pour éviter des employés qui feraient des vagues.

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