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Commerce versus shop: la flexibilité se paie au prix fort et manque de saveurs

27.8.2019, Karine Pfenniger, collaboration: Sandra Imsand

Produits chers, suremballage, fraîcheur douteuse: les lieux de passage ne servent qu’à dépanner.



Rentrer chez soi au-delà des heures d’ouverture du supermarché et faire ses courses à la gare, une saignée pour le porte-monnaie? Tout faux, clame Coop dans une campagne d’affichage: y faire ses emplettes ne serait «pas plus cher» que dans un magasin conventionnel. Les enseignes situées sur les lieux de passage et aux horaires prolongés sont bien pratiques pour la personne qui travaille ou étudie tard. Les distributeurs suisses ont saisi la demande, multipliant les shops dans les gares, aéroports et stations-service. A première vue, Coop tient sa promesse: à produit égal prix égal avec ce yogourt nature de 180g Qualité & Prix à 40ct., qu’il vienne de Coop Pronto ou d’une grande surface.

Mais la FRC a voulu investiguer davantage, se demandant si ces supermarchés miniatures remplaçaient les gros centres pour les courses du quotidien. L’assortiment de 22 magasins des groupes Coop, Migros et Aldi a ainsi été passé en revue durant la seconde quinzaine de juillet dans les cantons de Vaud, Fribourg, Genève et du Valais. Un panier type correspondant aux ingrédients nécessaires pour deux personnes qui vont cuisiner un repas a été constitué. Dans chaque magasin, nos enquêteurs ont fait leurs emplettes avec un objectif clair en tête: toujours choisir l’option la moins chère. Le prix au kilo, la provenance et les labels de ces produits ont ensuite été comparés. La taille et la composition de l’assortiment ont également été analysées.

PRIX | Première surprise, si le coût du panier est d’environ 22fr. en grande surface, il avoisine les 38fr. dans les shops. Dans les deux cas pourtant, les produits les moins chers disponibles ont systématiquement été choisis.

Les deux magasins Aldi du test, situés à la gare et dans le centre-ville de Lausanne, ont un prix du panier quasiment identique (23fr.26 et 23fr.75). C’est chez Coop que les plus grandes différences de prix s’affichent. Ainsi, le panier du Coop Pronto de la gare de Sion coûte presque deux fois plus cher que celui de la Coop la plus proche. Un constat similaire à Lausanne et à Genève. La facture la plus salée de l’enquête a été relevée à la Coop de la gare à Genève: plus de 42fr.! Dans les trois capitales, les magasins standards sont situés à moins de 500m de l’enseigne de dépannage de la gare. Entre les Migros et les Migrolino, franchises indépendantes du distributeur, la différence existe aussi, mais elle est moins marquée.

ASSORTIMENT | Dans les shops, le choix se réduit comme peau de chagrin, à cause de la taille minuscule du commerce. On y découvre que les produits d’entrée de gamme tels que M-Budget (Migros) et Prix Garantie (Coop) sont aux abonnés absents. En conséquence, au lieu de l’eau minérale M-Budget (25ct./1,5l), le client économe n’aura d’autre choix que de prendre l’Aquella (60ct./1,5l) en gare de Genève et l’Aproz (1fr./1,5l) dans les Migrolino. Même constat pour les spaghettis ou les blancs de poulet, puisque les pâtes Prix Garantie (90ct./kg) et la volaille Qualité & Prix (19fr./kg) sont remplacés par des produits Barilla (2fr.10 pour 500g) et Bell (35fr./kg). Certaines franchises Coop Pronto ne proposent d’ailleurs que des articles de marque pour les blancs de poulet, les spaghettis et la sauce tomate.

Fait surprenant, l’option la plus économique des magasins de dépannage est parfois un produit bio, telle la passata bio Coop (350g) ou le mélange de salades en sachet bio Coop (100g). Certains articles, comme le pain, ont une gamme propre aux shops. Ainsi, chez les deux distributeurs orange, la miche de mi-blanc ou de pain bis (90ct./250g) du supermarché est éclipsée par la «baguette claire» de Migrolino (2 fr.40/260g) et la «baguette parisienne» de Coop Pronto (2 fr.30/260g).

La seule option vendue est parfois dotée d’un label de qualité, comme les oeufs Naturafarm présents dans les Coop Pronto et en gare. Dans un supermarché standard, ces produits figurent en milieu de gamme de prix.

De visite en visite, on retrouve les mêmes finesses. Conclusion: l’assortiment se ressemble d’un magasin de même type à un autre, et la différence dans l’assortiment entre les commerces standards et les shops est systématique. «Nous nous basons sur les attentes des clients, réagit la porte-parole de Coop. La place dans les magasins situés dans les gares étant réduite, nous privilégions les articles les plus demandés.» Migros, de son côté, parle de choix «pragmatiques» liés à la taille du magasin et de la demande. Ce que l’on peut aussi comprendre comme une façon de rentabiliser un loyer élevé en proposant des articles plus onéreux.

CONDITIONNEMENT | Dans les enseignes de dépannage, le rayon fruits et légumes fait grise mine. L’habituelle vente en vrac a disparu. Pommes et bananes ne s’achètent qu’à la pièce. Ainsi, une Golden qui coûte 55ct. en vrac y sera vendue entre 70ct. et 1fr. la pièce. Les légumes, eux, sont vendus en paquet. Outre leur impact environnemental, ces emballages en plastique camouflent aussi un prix au kilo élevé. Le paquet de courgettes de 400g de Coop Pronto (10fr./kg) est bien disproportionné comparé à la version en vrac de la grande surface (3fr.80/kg). Les Coop to go et Sapori de la gare de Fribourg ne vendent même aucun légume (lire ci-dessous), limitant ainsi drastiquement la créativité en cuisine.

PRODUITS TRANSFORMÉS | Le rayon des produits de conservation de longue durée est, lui, généreusement fourni: on dénombre ainsi dans certains shops jusqu’à quinze sauces tomate et cinq spaghettis différents, alors qu’il n’y a qu’un type de fruit ou de légume. Dans l’ensemble, les magasins de dépannage sont mieux fournis en produits tout prêts qu’en denrées non transformées.

FRAÎCHEUR | Alors que les distributeurs vantent la fraîcheur des denrées dans les shops à coups de slogans, nos enquêteurs ont trouvé à y redire à plusieurs reprises: des carottes moisies dans le Coop Pronto d’une station-service à Fribourg et des Golden fripées à celui de la gare de Sion. On est bien loin du «pour le vite fait et le tout frais» affiché par le groupe.

PROVENANCE | Les distributeurs sont conséquents en fournissant tous les commerces avec des produits d’origine peu ou prou identiques. A la belle saison, on peut ainsi trouver des fruits et des légumes de Suisse dans les enseignes de toutes tailles. Une anomalie cependant: les carottes «snack» vendues 3fr.95 dans les Coop des gares de Lausanne et de Genève – la seule option dans les deux cas – et qui proviennent du Danemark. Ces «tasty veggies» en sachet de 200g coûtent donc la bagatelle de 19fr.75/kg. Un produit de luxe, quand on sait que les carottes en vrac, par ailleurs de Suisse, sont vendues 2fr.70/kg dans les autres enseignes Coop.

INDICATIONS | Le prix et la provenance figurent le plus souvent sur les emballages ou les rayons. Quelques failles cependant, comme pour les pommes à la pièce de Coop to go de la gare de Fribourg et les «baguettes parisiennes» de la Coop Pronto de la gare de Lausanne, où l’étiquette omet la provenance. Petit couac également avec le titre plus qu’approximatif donné aux pommes en vrac à Aldi Bessières à Lausanne et à la Coop de la gare de Genève: appeler les pommes respectivement «rouges» et «jaunes» est contraire à l’obligation d’indiquer la variété des fruits en Suisse.

Le rayon boulangerie a valu une prise de tête: dans les Migrolino, chez Aldi et dans certaines Coop Pronto, les ingrédients ne sont affichés qu’en rayon, le sachet ne délivrant aucune information. Chez Migros, à l’inverse, c’est un combat pour comparer les prix, ceux-ci étant uniquement indiqués dans un coin du sachet, souvent plié.

Ce qu’on retiendra de toutes ces visites, c’est que les shops ne sont certainement pas la panacée. Faire ses emplettes tard le soir peut sauver un repas, mais cela a un prix qui se retrouve sur la quittance et dans l’assiette, peu diversifiée. Somme toute, même si les habitudes changent, ces shops ne servent qu’à dépanner.

Protocole d’enquête

PRIX | Le produit le moins cher disponible a été sélectionné, et non le moins cher affiché. Les actions pertinentes ont été prises en compte.

QUANTITÉ | Pour les produits frais vendus au poids (fruits, légumes, poulet), le calcul du produit le moins cher a été effectué en fonction de la quantité souhaitée, et non pas aux 100g, ce qui aurait favorisé les grands emballages. Le panier est en effet censé représenter les aliments qui seront consommés par deux personnes. Dans le cas où la quantité n’était pas disponible, l’emballage le moins cher a été sélectionné. Les emballages disponibles en rayon pèsent tous au moins 400g. Poids estimé d’un fruit: 170g pour une pomme, 200g pour une banane.

CHOIX | Etant donné que la disponibilité des stocks varie d’un moment de la journée à un autre et que les actions ont une influence sur le rapport entre les prix, les résultats sont indicatifs. La saison a également une forte influence sur la provenance des fruits et des légumes.

Sapori et Coop to go: de la promesse à la réalité

Grosse déception avec Coop to go, la dernière déclinaison du distributeur qui vise les jeunes urbains. A la place des bars à müesli et à salades promis par la campagne promotionnelle, c’est un habituel magasin de dépannage exigu, encombré de cartons et sentant la boulangerie qui trône en gare de Fribourg. On a beau chercher les légumes, «ici, il n’y en a pas», confirme un vendeur. La caissette de Golden et de bananes plantée dans un coin ne fait pas le poids face aux rayons entiers de biscuits et de chocolats qui accueillent le voyageur.

Même histoire pour Sapori d’Italia (du groupe Coop encore), qui veut se présenter comme une épicerie fine destinée aux amateurs de cuisine italienne, elle aussi en gare de Firbourg. Pâtes, pizzas et focaccias se bousculent dans les frigos, mais impossible de trouver des oeufs ni même une bouteille d’eau de plus de 75cl. Mis à part les quelques tomates disposées sur les pizzas, les légumes sont aussi absents de la partie. Amère déception: les images de presse en promettaient un mur entier. Ils ont été majoritairement troqués contre des aliments ultratransformés en rayon.

L’avis de l’experte: offre au détriment du chaland

Barbara Pfenniger, responsable Alimentation à la FRC, regrette que les shops limitent à ce point la diversité de l’assortiment: «Avec pareille offre, on diminue les possibilités de se nourrir sainement à prix abordable. Il n’est pas normal que le besoin de s’approvisionner à la gare ou dans des lieux de passage soit exploité pour vendre des aliments moins frais ou de trop limiter les choix. Cela amène les clients à se contenter de quelque chose qu’ils n’auraient pas choisi ailleurs.» La spécialiste souligne également que l’assortiment et les prix sont calqués sur un profil de clients pressés. «Vu l’urgence, ils sont moins regardants sur la qualité et les prix.» En outre, les shops jouent sur des codes trompeurs: on croirait presque qu’on a affaire à un supermarché avec des produits que l’on achète en temps normal, alors que l’enquête relève de nombreuses disparités avec les enseignes conventionnelles.

L’autre point qui chagrine l’experte, c’est la surreprésentation des produits ultratransformés, connus pour être défavorables à la santé. «Il est nécessaire que les distributeurs prennent en compte les changements de vie des pendulaires et ajustent l’offre pour qu’elle soit compatible avec des achats courants, et non pas uniquement pour le prêt-à-manger. Pour ces clients-là, un shop ne fait pas office de magasin de dépannage; c’est un vrai lieu d’achat et les distributeurs devraient en tenir compte.»

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