Enquête : Argent

Banque: évaluer la durabilité de son compte… impossible!

13.10.2020, Robin Eymann et Sandra Imsand / Mon compte en banque est-il respectueux socialement et écologiquement? Mission ratée! Photo: shutterstock.com

La question des investissements responsables fait l’actualité. Mais les petits clients qui s’y intéressent n’obtiennent pas de réponses claires.



En juin dernier, le Conseil fédéral affichait ses ambitions: faire de la Suisse l’un des principaux centres mondiaux de services financiers durables. Le rapport de l’association Swiss Sustainable Finance confirme cette direction: les investissements respectant des critères de durabilité ont augmenté de 62% en 2019. Une préoccupation sociétale, également: certaines grandes banques ont ainsi fortement été interpellées à cause de leurs investissements dans les énergies fossiles.

Du côté des privés aussi, la tendance suit le même mouvement. En début d’année, la Banque Alternative Suisse (BAS) *, qui affirme garantir des placements durables de ses fonds, connaissait un afflux record de nouveaux clients. Il fallait alors compter plus d’un mois de délai pour l’ouverture d’un compte.

Mais au-delà des gros chiffres et d’une politique d’investissement, quelle est la place du client avec ses économies personnelles dans ce grand élan vers les finances durables? En quoi les millions de comptes salaire ou épargne sont-ils pris en compte? Et surtout, comment une personne non initiée à cette activité peut-elle y voir clair dans un jargon technique? Pour le savoir, la FRC a fait appel à ses enquêteurs mystères. Leur mission: questionner leur banque par écrit, de façon volontairement naïve. Le message se divisait en deux parties. D’une part, être renseignés sur ce qui est fait de leur argent ainsi que les engagements de l’établissement en faveur de l’environnement. D’autre part, obtenir des conseils sur un investissement de 20 000 francs dans un fonds vert. A questions simples, positions simples? Si seulement…

Le délai de réponse a oscillé entre quelques heures et dix jours (PostFinance). Les messages les plus longs n’ont d’ailleurs pas forcément été les plus complets. Nos enquêteurs en ont-ils été satisfaits? Plutôt non. En cause, des réponses lacunaires, un langage difficile et, parfois, une fâcheuse tendance à botter en touche.

En un coup d’oeil

Les réponses des banques ont-elles été jugées satisfaisantes (explications complètes, convaincantes, niveau de complexité, documents annexés, etc.)? Les enquêteurs les ont catégorisées.

Satisfaisantes: Banque alternative suisse, Postfinance, Raiffeisen Chamard Yverdon-les-bains, Raiffeisen Fribourg Ouest

Moyennement satisfaisante: Raiffeisen Ajoie

Insatisfaisantes: Banques cantonales de Fribourg, du Jura, de Neuchâtel et du canton de Vaud, Cler, Crédit Suisse, Migros, Valiant

Une transparence toute relative

Nous avons analysé les écrits récoltés avec l’aide d’un expert, le professeur de finance Eric Jondeau de la Faculté des HEC à l’Université de Lausanne. Lui aussi trouve les résultats assez mitigés. Il relève d’emblée que les établissements sont frileux de parler de l’argent des comptes courants ou épargne: «Les conseillers fournissent peu d’informations sur la façon dont la banque gère les avoirs déposés sur les comptes et s’ils sont gérés de façon responsable. Dans le meilleur des cas, ils indiquent que ces fonds sont utilisés pour des hypothèques (Banque Cantonale de Fribourg (BCF), Raiffeisen Ajoie et Yverdon-les- Bains).» Seule exception intéressante, la BAS qui explique que les fonds placés sur les comptes sont utilisés pour des crédits selon des critères durables à hauteur de 86%: sur les comptes 3e pilier, le 100% est utilisé de manière durable, un tiers pour les comptes d’épargne et rien pour les courants. A noter que les comptes 3e pilier ont des rendements très bas par rapport à la concurrence (0,025%) et qu’un taux négatif est prélevé sur les comptes aussi bien épargne que courant selon différentes conditions.

En bref, pas de réponses dans l’écrasante majorité des cas: voilà qui en dit long sur la transparence (ou le malaise) du milieu…

La FRC n’a clairement pas pour vocation de faire du conseil financier. Mais nous avons voulu évoquer les fonds de placement dans cette enquête, car nous pensions que les réponses sur cet aspect seraient plus verbeuses. Cela n’a pas manqué! Certaines n’étaient pas forcément plus complètes, s’accompagnant plutôt d’une proposition de rendez-vous. «Les conseillers présentent rarement la façon dont leur établissement pourrait gérer des fonds de façon responsable, analyse Eric Jondeau. Les meilleurs mentionnent des placements proposés pour la clientèle de la banque, mais sans indication de ce en quoi consiste un investissement responsable. Des banques indiquent seulement, même sur leur site web, que leurs placements sont «responsables», sans préciser ni comment ni pourquoi.»

Dans le détail, certaines ne proposent rien, comme la BCF et la Banque Cantonale Vaudoise (BCV). Cette dernière affirme toutefois que c’est en cours de préparation. Le pompon? Valiant, qui ne propose aucun produit vert et va jusqu’à se montrer critique sur ceux de ses concurrents. D’autres comme les banques cantonales de Neuchâtel et du Jura, Credit Suisse, la Banque Migros, la Raiffeisen et la BAS proposent des solutions de placement à travers des fonds, mais le client doit lire la documentation ou le site web pour avoir des précisions sur la politique de gestion.

Inventaire à la Prévert

Dans les réponses obtenues par les enquêteurs, un des points importants, et pas des moindres, concerne le risque. Car qui dit placement dit possibilité de perdre tout ou partie de son argent. Pour un petit épargnant, cela peut être problématique s’il choisit d’investir toutes ses économies pour soutenir la transition écologique sans être correctement informé. Or seules la BCN et la Banque Migros ont transmis spontanément la fiche d’information – pourtant obligatoire depuis le 1er janvier 2020 selon la Loi sur les services financiers, et ce avant la conclusion d’un contrat –, qui précise le niveau de risque d’un fonds. Pour les autres, chacun doit chercher l’information de son côté. Autre objet important à connaître avant d’investir: la liquidité, à savoir les conditions pour récupérer l’argent placé (frais, délai, etc.). Là encore, les informations transmises sont rares.

Concernant les engagements responsables des banques elles-mêmes, peu de réponses. Les sites sont plus détaillés. «Pour l’essentiel, il s’agit d’une liste, façon inventaire à la Prévert, de ce que la banque fait sur des points particuliers (économie d’énergie, papier, effort de formation continue, etc.)», souligne l’expert en finance. A noter cette perle de la Banque Migros qui indique que désormais, elle n’envoie plus de décompte par courrier postal afin de préserver la nature. Mais fait payer ce service au client. Quand l’environnement a bon dos…

* Déclaration d’intérêts: Nicole Bardet, membre de la direction de la BAS, fait aussi partie du Comité directeur de la FRC. Elle n’a influencé ni cette enquête ni ses résultats et n’a été sollicitée que pour commenter la réponse donnée par un conseiller de la banque, qui n’avait pas été mis au courant de notre démarche.

« Agir en propriétaire actif peut avoir un impact »

Jean-Pierre Danthine Professeur à l’EPFL, directeur exécutif du Enterprise for Society Center, ancien vice-président de la direction générale de la Banque nationale suisse.

Certaines offres paraissent ne pas avoir de critères de durabilité suffisants, mais n’est-ce pas mieux que rien?

Je pense que le greenwashing n’a aucun avenir et que les banques ne peuvent pas – et pourront de moins en moins à l’avenir – se passer de faire des offres crédibles en matière de durabilité. Ce que l’on observe aujourd’hui est au minimum un premier pas qui devra avoir des suites.

Faut-il boycotter les actions et obligations des entreprises fortement polluantes?

Se défaire de ses positions en action donne bonne conscience mais n’a pas d’impact. Refuser de participer à de nouvelles émissions d’action (augmentation de capital) ou d’obligations de ces compagnies est beaucoup plus sensé. Agir en propriétaire actif est l’approche la plus susceptible d’avoir un impact.

Comment un petit investisseur peut-il devenir actif puisqu’il n’a quasiment aucun poids?

En rejoignant et en confiant ses voix à des collectifs d’actionnaires (comme les fondations Ethos ou Actares, ndlr) qui eux-mêmes s’engagent à faire évoluer positivement les pratiques des sociétés dont ils sont copropriétaires.

A quoi faut-il faire attention avant d’investir son argent?

A ne pas croire au Père Noël! Il n’y a pas de rendement sans risques. Il faut donc se méfier des promesses trop belles pour être vraies et ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier en se diversifiant le plus possible.

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