Protection des données

Lunettes connectées: peut-on les interdire?

La grogne monte contre les lunettes connectées dans de nombreux pays, y compris en Suisse. Ces montures sont la cible d'une pétition réclamant leur interdiction et de motions parlementaires. Mais les fabricants de ces lunettes jouissent d'un limbo juridique.

E-commerce … Protection des données Enjeux collectifs … Transparence

14 octobre 2026

Un homme portant des lunettes Meta en collaboration avec Ray-Ban

Les lunettes connectées ressemblent à s'y méprendre à des montures classiques.

Shutterstock

«Les lunettes pour pervers», c'est un des surnoms affublés aux lunettes connectées. De nombreuses victimes dans plusieurs pays, en majorité des femmes, ont rapporté avoir été filmées à leur insu dans la rue. Sans compter les vidéos de «coachs en séduction», tournées avec ces lunettes, dans lesquelles ils harcèlent des personnes dans l'espace public. Les appels à encadrer leur vente et leur utilisation se multiplient depuis l'été en Suisse.

En août dernier, la pétition «Pas de joujou pour les stalkers» a récolté près de 10'000 signatures en quelques jours. Le texte, qui compte quelque 26'000 paraphes à la rédaction de ces lignes, somme le Conseil fédéral d'interdire ces lunettes. Mais les bases légales pour y parvenir existent-elles?

Le droit, un train de retard sur la technologie

Aujourd'hui, filmer et publier des images d'une personne sans son consentement enfreint plusieurs normes, notamment celles de la protection des données et de la personnalité. Mais dans le cas des lunettes connectées, encore faut-il que les victimes puissent s'en rendre compte.

«Ces droits deviennent largement théoriques lorsque la captation est imperceptible et la preuve presque impossible à apporter», indique Isabelle Chappuis, conseillère nationale (Le Centre/VD) et autrice d'une interpellation à ce sujet au Conseil fédéral en juin. «Ce qui m’inquiète surtout, c’est que l’habitude s’installe sans même que nous nous en rendions compte. À force de ne plus voir la technologie, nous risquons de ne plus voir le danger qu’elle représente.»

Dans sa réponse, le Conseil fédéral estime «qu’il n’est actuellement pas nécessaire d’adapter le cadre légal applicable aux lunettes connectées» tout en reconnaissant «des risques élevés de cette technologie sur la vie privée des personnes concernées».

L'hypothèse d'une interdiction à l'échelle fédérale parait peu probable. Pour les espaces publics, ce sont les dispositions cantonales qui s'appliquent. Quant aux espaces privés, comme les cinémas, les cabinets médicaux, les vestiaires de sport ou les restaurants, la balle est dans le camp des exploitants de ces lieux.

À l'échelle européenne aussi, le bannissement pur et simple de ces lunettes n'est pas sur la table. En revanche, certains pays envisagent ou appliquent déjà une interdiction ciblée. La Norvège, où ces montures sont proscrites des écoles depuis août, pourrait étendre cette règle aux lieux de rassemblements publics. Au Royaume-Uni, l'interdiction touche pour le moment les tribunaux gallois et anglais.

Pas de contraintes sur la fabrication

Ces lunettes, par leur design, sont quasiment indiscernables des paires normales et difficiles à repérer dans l'espace public. Plusieurs tutoriels en ligne expliquent comment désactiver ou masquer le signal lumineux indiquant qu'un enregistrement est en cours, même si Meta affirme de son côté que la désactivation rend la caméra inutilisable.

Le Comité européen de la protection des données a déclaré que les lunettes doivent porter des signes distinctifs tels que «des lumières LED brillantes, des signaux audios ou des indications d'activation vocale, des notifications de smartphone respectueuses de la vie privée ou des designs uniques». Mais ce communiqué est non contraignant: les fabricants peuvent poursuivre le développement de ces technologies sans craindre, pour l'instant, des répercussions légales. 

Des Parlementaires vaudois s'activent sous la Coupole

Isabelle Chappuis a déposé avec Raphaël Mahaim (Vert·e·s/VD) une motion au Conseil national. Le principe: «l'utilisateur doit démontrer que son appareil signalait la captation et le fabricant doit démontrer, avant mise sur le marché, que l'appareil protège la vie privée». Les deux Vaudois demandent en outre l'instauration d'un moratoire sur l'intégration de la reconnaissance faciale dans ce type d'appareil.

Meta, l'entreprise qui détient la plus grosse part sur ce marché, dispose déjà des capacités techniques pour déployer la reconnaissance faciale à grande échelle, a révélé le média américain Wired.

À l'échelle cantonale, des interventions politiques sont en cours dans plusieurs cantons, tels que Lucerne, Zurich ou encore Vaud.

Critiques et ventes en hausse

La fronde contre les lunettes connectées reste vive en Suisse. En plus de la pétition et des interventions politiques, des organismes dénoncent publiquement cette technologie. En Suisse alémanique, l’Association suisse des Maîtres de Bain, l’Association des Piscines ainsi que la Fédération suisse des Saunas ont publié un communiqué commun à destination des autorités dans lequel l'interdiction est recommandée.

L'intimité dans les piscines et en particulier dans les vestiaires est menacé par l'utilisation croissante de ces lunettes, alertent les associations. Elles suggèrent aux villes et aux communes d'adapter les règlements des baignades.

Malgré les critiques, les ventes des lunettes connectées explosent. Chez Galaxus Digitec, les achats ont quadruplé cette année par rapport à la même période en 2024. Près de 90% des clients sont des hommes. Sans compter que des chaînes d'opticiens commercialisent les Meta Glasses et proposent d'intégrer la correction au verre.

Côté fabricant, c'est Meta qui domine ce marché avec 69,2 % de parts au premier trimestre 2026, loin devant Oakley, Xreal ou Google.

Des lunettes connectées sans caméra

Comme pour répondre aux critiques sur la confidentialité et le droit à l'image, Meta et Ray-Ban ont sorti une nouvelle collection de lunettes connectées sans caméra fin septembre. Ces nouvelles montures conservent les autres fonctionnalités IA des versions précédentes. Des haut-parleurs intégrés permettent d'écouter et enregistrer du son. Meta s'est félicité de proposer des modèles plus fins et plus légers grâce à l'absence des caméras. Dans le communiqué, l'entreprise n'a pas mentionné les multiples actions intentées contre le développement de ces lunettes.

Une nouveauté en particulier attire l'attention. Le nouvel assistant de Meta, Muse, sera intégré sur ces montures. Réservation d'hôtels, réponses à un mail ou achats en ligne: cet agent conversationnel IA est capable d'agir de façon autonome au nom de l'utilisateur. Muse a été conçu pour rivaliser avec les concurrents Claude ou ChatGPT.

Lors de la conférence de presse de lancement, Meta a également annoncé la sortie de lunettes à écran intégré dans le verre au Royaume-Uni, au Canada, en Allemagne, en Italie et en France avec un prix de départ à 899 euros. Le marché suisse n'est pas encore concerné.

Meta a promis, comme à chaque nouveau lancement de produit, se soucier de la protection des données personnelles des utilisateurs. Le doute reste de mise face aux faits. L'empire de Mark Zuckerberg a été épinglé à plusieurs reprises pour l'exploitation d'informations sensibles. Fait d'arme notable: en début d'année, des employés d'un centre de données, localisé au Keyna et sous-traitant de Meta, avaient révélé avoir accès aux images capturées par des lunettes, y compris des relations intimes.

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