Pharmacies

Sommeil: les produits que l'on vous recommande

Difficulté d’endormissement et insomnie: quelles recommandations le personnel en pharmacie délivre-t-il pour régler ces problèmes? La FRC a mené l’enquête, puis évalué la composition des produits conseillés à ses clients mystères.

Santé … Prestataires de soins

03 novembre 2026

Sommeil

2 millions de personnes sont concernées par des troubles du sommeil en Suisse.

Jean-Luc Barmaverain

La qualité du sommeil, en Suisse, n’est pas dans une situation enviable. Un tiers de la population est affectée et les cas ont bondi de 5% en vingt-cinq ans, selon l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Ces troubles ont des répercussions sur le niveau d’énergie et de vitalité, les capacités de concentration et le ressenti de la qualité de vie. C’est donc un problème de santé publique majeur.

Le marché du sommeil s’est aussi développé et rapporte gros. Patchs, tisanes, gélules, compléments alimentaires fleurissent en ligne et en pharmacie. Les solutions passent aussi par des applications dédiées, des montres connectées (lire test et interview sur frc.ch/montres-sommeil), des boîtiers de méditation ou de bruits censés faciliter les nuits. «La dynamique commerciale répond au besoin grandissant du mieux-dormir. On prend conscience que le sommeil est important et qu’il se dégrade avec les années», explique Laurence Bayer, biologiste responsable au Centre de médecine du sommeil aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

En Suisse, des études estiment que le manque de sommeil coûte 15 milliards par an, entre frais de santé directs et montants liés aux absences au travail et à la baisse de productivité. L’apnée et ses machines technologiques chères se taillent la part du lion (8,6 mia). Les insomnies coûtent aussi 4,2 milliards à la collectivité.

Les spécialistes recommandent le plus souvent la thérapie comportementale et l’hygiène du sommeil (lire plus bas) comme traitements. Mais les patients tendent à privilégier les solutions médicamenteuses: «C’est facilement accessible et on a l’impression que ça va plus vite; cela colle avec la demande de performance», constate Laurence Bayer.

Sur le terrain, la qualité du conseil

Ils sont 24 enquêteurs parmi ceux du réseau de la FRC à s’être rendus dans 78 pharmacies romandes entre mai et juin. Leur mission: évaluer la qualité des conseils et déterminer quels produits étaient les plus recommandés. Chaque client mystère incarnait un scénario correspondant à son âge (jeune, actif stressé, personne en (péri-) ménopause, senior), afin d’apprécier si le personnel posait des questions pertinentes au regard de leur profil et aiguillait vers des solutions appropriées (lire plus bas).

Les visites en officine ont présenté de bonnes surprises. Beaucoup de clients mystères ont par exemple relevé le temps que le personnel a pris pour expliquer les produits afin de trouver une solution adaptée. Parmi les moins bonnes expériences, ceux qui ont regretté des entretiens bâclés et des informations sommaires. Ainsi, dans 71% des cas, le personnel de vente n’a pas proposé d’alternative non médicamenteuse ni n’a creusé les habitudes de vie, potentiellement à l’origine des troubles.

Plusieurs scénarios

Dans le scénario (péri-)ménopause (36 visites), les enquêtrices signalaient des réveils nocturnes fréquents. Or, dans presque la moitié des cas, le personnel a évoqué la problématique de l’endormissement ou mettait les troubles sur le compte du stress, sans parler des changements hormonaux liés à cette étape de vie. «Seul le travail stressant est invoqué, pas les symptômes de la préménopause», considère une Vaudoise. «Mon interlocutrice n’a pas fait le lien entre réveil nocturne et bouffées de chaleur. Son conseil s’est fixé sur l’endormissement, explique pour sa part une  Neuchâteloise. Elle m’a aussi dit que la mélatonine est délivrée sous ordonnance en Suisse alors qu’elle est en vente libre en France.»

Une autre enseigne a évoqué la mélatonine, tandis qu’un pharmacien a parlé des somnifères et antihistaminiques à trois reprises comme solution après une consultation payante dans l’officine. Les marques les plus souvent mentionnées sont Zeller (13 fois), Oyono (12) et Valverde (9). Des conseils autour de l’hygiène de vie ont été donnés à plusieurs reprises, mais de loin pas de manière régulière: «La collaboratrice a insisté sur les changements de comportement, comme faire une activité calme avant d’aller dormir, se lever plutôt que de faire la crêpe au lit et éviter les siestes, applaudit une Vaudoise. Puis aller voir le médecin si ça persiste et que je me sens fatiguée la journée.» Seul un tiers des enquêtrices ont été invitées à consulter. Piètre score.

L’enquête a montré des failles dans l’accompagnement de certains patients. Seuls les seniors ont véritablement été bien écoutés et conseillés.

Sandra Imsand

Journaliste, responsable des enquêtes

Les clients mystères qui indiquaient être très stressés (15 visites) ont obtenu des conseils diffus. On leur a recommandé des tisanes, antihistaminiques, relaxation et suggestion de consulter un médecin du travail. Ils ont eu l’impression que leur problème avait été mal compris.

C’est dans la catégorie senior (18 visites) que les pharmacies ont proposé le plus fréquemment leur préparation maison. C’est aussi là que les enquêteurs ont eu l’impression d’être le mieux écoutés (89% des cas, contre 40-60% pour les autres profils). Autre élément important et positif, le personnel s’est renseigné sur la prise d’autres médicaments afin d’éviter des interactions et cumul éventuel (13 visites sur 18).

Concernant les enquêteurs déclarant souffrir de troubles du sommeil depuis plusieurs mois, le caractère chronique a globalement été clairement confirmé. Pourtant, la recommandation de consulter un médecin n’est survenue que dans 56% des cas, alors qu’elle est justifiée. C’est dans ce type de situations que la marque Oyono a été le plus fréquemment proposée (44%).

Marketing ciblé La FRC voulait aussi savoir quelle promotion était faite autour de ces produits pour aider à dormir.  Seule une enquêtrice a constaté que les compléments alimentaires de la marque French Mush à base de champignons sont exposés en tête de gondole à Cernier (NE) et qu’il est ainsi impossible de les éviter. Les autres clients mystères n’ont pas relevé de promotion ou de mise en scène particulière. Un bon point.

Concernant Oyono, le personnel d’Yverdon-les-Bains (VD) a glissé que le représentant de la marque était passé récemment dans la pharmacie, preuve que la pression de vente est présente (relire l'enquête d’octobre 2023).

Dans 71% des visites, le personnel de vente n’a pas proposé d’alternative non médicamenteuse.

Sur le terrain, les produits préconisés

À l’issue des visites, 39 produits avaient été proposés au total: de la chimie, de la phytothérapie voire de l’homéopathie. Tisanes, compléments alimentaires et médicaments ont été conseillés sous forme de comprimé, de spray ou de liquide à boire pour un prix journalier entre 20 ct. et 2 fr. 55. Parmi les principes actifs, la FRC a retrouvé des extraits de plantes, des minéraux et des antihistaminiques. «Il peut être difficile pour le patient de s’y retrouver, admet Viviane Amos Aegerter, pharmacienne à l’Hôpital du Valais, à qui la liste a été soumise. Il faut avoir des attentes réalistes en prenant des produits en vente libre. Ces préparations peuvent apporter une aide dans les troubles passagers et bénins. L’effet placebo participe également souvent à une amélioration des symptômes», commente-t-elle. Dans les cas graves ou chroniques, la consultation chez un médecin s’impose. 

Extraits de plantes | Les enquêteurs de la FRC se sont vu conseiller valériane, passiflore, houblon, lavande, ashwagandha et bien d’autres extraits de plantes. La phytothérapie mélange cultures et plantes de différents horizons: la valériane européenne, l’ashwagandha indienne et le mélange d’épices tibétain. Parmi les points de vigilance, celui de la qualité: la composition des extraits de plantes peut changer. Par ailleurs, «on dispose de peu d’études cliniques, dit Viviane Amos Aegerter. Elles sont coûteuses à financer et ne garantissent pas de retour sur investissement. Une plante contient une multitude de molécules, qui agissent en synergie: identifier celles qui ont l’effet désiré représente un défi.»

La valériane est la plante la plus étudiée. Elle améliore la qualité du sommeil mais agit modérément sur d’autres critères du sommeil. L’OFSP a ainsi publié en septembre dernier un rapport indiquant qu’une économie de 202 millions sur cinq ans était possible si les caisses maladie cessaient de rembourser la valériane. Il y a toutefois des enjeux sociaux et médicaux à prendre en compte.
Les pharmaciens ont proposé à des enquêtrices au profil ménopausé des produits avec de la sauge ou de l’actée à grappes. Ces plantes sont suspectées de réduire les symptômes tels que bouffées de chaleur et sueurs nocturnes. Il est donc intéressant de constater que les produits proposés soulagent les potentielles causes d’insomnie.

Magnésium | C’est un des minéraux les plus présents dans le corps, particulièrement dans les os et les muscles. Il sert à plus de 300 réactions enzymatiques. Plusieurs mécanismes expliquent son rôle dans le sommeil et le fait qu’il soit proposé, seul ou en combinaison avec des plantes. Il module l’excitabilité des neurones et favorise la relaxation des muscles. Il jouerait aussi un rôle dans la synthèse de la mélatonine, l’hormone du sommeil, et dans la diminution du cortisol, celle du stress. Pourtant, «en l’absence de carence en magnésium, y recourir pose question», commente Viviane Amos Aegerter.

Antihistaminiques | Plusieurs de nos clients mystères se sont vu recommander des antihistaminiques. L’indication peut surprendre, car ils soulagent des réactions allergiques. Cependant, la doxylamine et la diphénhydramine sont utilisées pour leurs effets secondaires sédatifs. Lesquels restent de courte durée, car le corps s’y habitue. Les médicaments Benocten et Sanalepsi N ne sont délivrés que sur ordonnance ou sur consultation par un pharmacien. Le conseil a coûté entre 8 et 25 francs selon les officines. Interpellée sur la différence de prix, Marie-Christine Grouzmann, Pharmacienne cantonale vaudoise, répond «qu’il n’y a pas de recommandation sur le tarif appliqué, la liberté d’entreprise s’applique».

Parmi les produits conseillés, une préparation magistrale contenant de la doxylamine et délivrée sans consultation est disponible dans une pharmacie. Plus inquiétant, ces antihistaminiques ont été proposés aux seniors. Or «leur utilisation chez la personne âgée, souligne Viviane Amos Aegerter, l’expose plus particulièrement à des effets indésirables favorisant les chutes et fractures. En cas de polymédication, les effets indésirables peuvent s’additionner.»

Mélatonine | Elle n’a jamais été proposée aux clients mystères. Cette hormone endogène régule le rythme veille-sommeil. Cependant, à l’opposé d’autres pays, les préparations à base de mélatonine doivent être autorisées par Swissmedic et sont soumises à ordonnance. En ajouter dans les compléments alimentaires est interdit. Un avis médical est donc obligatoire.

Conseils pour mieux dormir

  • L’hygiène du sommeil reste le traitement initial le plus efficace. Laurence Bayer livre des conseils généraux à adapter au cas par cas. 
  • Le cerveau aime la régularité. Mieux vaut connaître sa fenêtre de sommeil et respecter l’horaire du lever et du coucher. 
  • Le cycle veille-sommeil est entraîné par les activités de la journée: plus une personne est active, plus elle accumule le besoin de dormir. Ce cycle dépend aussi du rythme circadien. Pour l’améliorer, s’exposer au lever à une lumière forte et blanche; et au coucher à une lumière douce et orangée. Éviter aussi la lumière bleue des écrans.
  • Privilégier les repas à heures fixes, pas trop riches le soir, et pas d’alcool. 
  • Le sport ou une marche en extérieur sont à pratiquer régulièrement, mais pas trop proche de l’heure du coucher pour favoriser le calme.
  • Avant de se mettre au lit, prévoir une routine apaisante avec des activités calmes. Le lit est réservé au sommeil et aux relations intimes. Le reste se fait ailleurs.

Quel trouble du sommeil pour quel type de population?

Pour Laurence Bayer, biologiste responsable au Centre de médecine du sommeil aux Hôpitaux universitaires de Genève, les troubles du sommeil sont un fléau qui n’épargne personne. «On observe qu'il y a une augmentation des problèmes ces dernières années dans toutes les catégories de la population, en particulier chez les jeunes femmes.»

La biologiste relève aussi que les troubles du sommeil sont étroitement associés à la santé psychique (dépression, anxiété, détresse psychologique). «L’évolution est donc multifactorielle et peut s’expliquer par une convergence de contraintes professionnelles, de détresse psychologique, de modifications des rythmes de vie et du vieillissement de la population.»

Dans le scénario de la FRC, les enquêteurs incarnaient différents types de personnes avec des problématiques très variées. Les causes des troubles et les solutions pour les traiter diffèrent donc aussi. Les conseils et produits conseillés en pharmacies devraient donc être adaptés à ces scénarios. Explications avec Laurence Bayer. 

Femmes versus hommes | De la petite enfance à l’adolescence, le développement cérébral entre filles et garçons diffère déjà. Puis, dans la population, la femme est généralement plus sujette aux insomnies (prévalence de 50% contre 25% chez l’homme). Il est plus fréquent de diagnostiquer un syndrome d’apnée du sommeil chez l’homme, mais à la ménopause, la chute des hormones fait augmenter l’incidence des apnées chez la femme.

Adolescent et jeune adulte | La piste à investiguer est souvent l’utilisation des écrans (lumière bleue, surstimulation du cerveau le soir par les jeux ou les réseaux sociaux), dont l’effet est différent d’un visionnage passif de la télévision à bonne distance. Elle peut provoquer à terme un retard de phase chez les jeunes. Le traitement consiste dans ce cas-là à resynchroniser le rythme par de la psychoéducation, de la luminothérapie, de la chronothérapie, voire un peu de mélatonine. Il faut aussi savoir qu’à la puberté, les jeunes décalent leur rythme naturellement. Le rythme se régule à l'âge adulte pour finir par s'avancer avec les années.

Personne stressée ou anxieuse | Prendre en charge le stress ou l’anxiété peut régler le problème du sommeil. Le stress agit négativement sur le sommeil, lequel, s’il est altéré, favorise le stress. Pour casser ce cercle vicieux, la psychothérapie, la méditation en pleine conscience ou un soutien médicamenteux peuvent aider.

Personne souffrant de problèmes chroniques | On parle, par exemple, d'insomnie chronique quand une personne se plaint de son sommeil, soit de problèmes d’endormissement ou/et de réveils nocturnes ou/et précoces, depuis plus de trois mois, trois fois par semaine et que ces troubles ont des répercussions durant la journée. Alors, une thérapie cognitive et comportementale pour l’insomnie est à privilégier. Néanmoins, d’autres problèmes peuvent se cacher sous l’appellation «chronique», comme l’apnée du sommeil ou le syndrome des jambes sans repos. Une anamnèse précise est nécessaire pour reconnaître les troubles du sommeil et éviter de se retrouver avec des produits qui ne feront pas effet. 

Périménopause et ménopause | En partie à cause de la chute d’œstrogène et de progestérone, le métabolisme féminin change: la fatigue s’installe, des troubles de l’humeur peuvent apparaître, la thermorégulation devient plus chaotique… Ces éléments peuvent impacter le sommeil. Inversement, le sommeil qui se dégrade majore ces effets. Il est conseillé de favoriser certains aliments, comme les légumes, de pratiquer une activité contre le stress, de la méditation ou autre chose qui permet de se recentrer, de dormir dans une chambre tempérée voire de prendre une douche pas trop chaude afin de baisser la température corporelle, critère indispensable pour un bon sommeil. Tous ces facteurs peuvent impacter positivement le sommeil des femmes en cette période. Si les troubles de type insomnie sont importants, le médecin pourra prescrire une thérapie cognitive et comportementale pour l’insomnie, qui constitue le premier choix dans le traitement de l’insomnie chronique. Les benzodiazépines ou médicaments Z ne devraient être prescrits que ponctuellement et en deuxième intention. Ils présentent un risque de pharmacodépendance.

Lors de bouffées de chaleur ou de sueurs nocturnes, un bilan gynécologique peut amener à un traitement substitutif hormonal. En diminuant les symptômes, le sommeil devient moins fragmenté et plus réparateur. Chaque femme vit cette période différemment, il faut donc s’adapter à chaque cas. 

Seniors | Le sommeil se dégrade naturellement avec l’âge, il faut accepter que les nuits ne soient plus aussi bonnes. La personne âgée est généralement une couche-tôt lève-tôt. Le conseil général est de rester actif et de bien s’exposer à la lumière durant la journée. Une chose importante est de prendre en compte l’état de santé général. On ne peut pas traiter les troubles du sommeil de la même manière sur une personne en bonne santé que sur quelqu’un présentant des troubles cognitifs sévères ou autres pathologies invalidantes. L'incidence des apnées du sommeil augmentant avec l'âge, une anamnèse avec un somnologue peut être envisagée. Il faut également prendre en compte les traitements médicamenteux souvent nombreux dans cette tranche d’âge et examiner les interactions négatives possibles sur le sommeil. Enfin, avec le vieillissement, le système vestibulaire est moins performant et les chutes sont plus fréquentes. Il faut donc faire attention à ne pas favoriser les chutes en implémentant par exemple un somnifère.

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