Commerce nomade

L’épicerie hors des sentiers battus

Du local, du bio, du vrac. Oui, ça existe de plus en plus et partout. Même sur les routes ! Rencontre avec les cofondateurs d’une échoppe mobile.
Alimentation

Archive · 26 octobre 2021

Dans ce virage sur la route de Chambrelien (NE), conducteurs et passants peuvent découvrir quelques fruits et légumes frais posés devant une camionnette aux portes grandes ouvertes. C’est signe que La Traction est au rendezvous, comme chaque jeudi, dès 10 h. Créée durant l’été 2020, cette épicerie mobile sillonne depuis lors dix communes neuchâteloises dépourvues de commerces. «On les voit fermer les uns après les autres, tout comme les offices de poste et les restaurants, constatent Alexandre Bornand et May Du. Il faut dire que la manière de consommer a bien changé, et que les gens se déplacent en voiture jusqu’aux centres urbains.»

Familier des coopératives et des abonnements de paniers contractuels, le couple a ainsi eu envie d’amener ces sympathiques concepts dans les villages les plus reculés, où les épiceries en vrac ne se développent que rarement, faute d’un bassin de population suffisant. Un projet fort bien accueilli par les communes – même récompensé par le projet «ecoprox» de l’État qui soutient l’économie de proximité – et surtout apprécié par producteurs et artisans qui se réjouissent de voir leurs marchandises s’écouler bien au-delà de leur périmètre. Pourtant, la clientèle manque à l’appel. «Les gens sont déjà coopérateurs avec un abonnement ou ils privilégient les grandes surfaces, note Alexandre Bornand. L’autre jour, une dame nous a avoué qu’elle avait honte de n’être passée qu’une seule fois, qu’il fallait vraiment qu’elle revoie ses pratiques!»

Il est vrai que la tranche horaire spécifique sur un seul jour de la semaine «amène pas mal de contraintes». En ce jeudi de rentrée, seules deux habituées sont venues remplir leur panier en osier à Chambrelien. «Nous sommes en plein tournus, expliquent les cofondateurs. Les clients nous disent que leurs horaires ont changé, qu’ils ne pourront plus venir.» Face à ce constat, le couple est prêt à se réadapter, voire à trouver une forme hybride pour faire perdurer le projet. En proposant aux membres de leur association de tourner d’autres jours avec le bus, au Val-de-Ruz par exemple, où celui-ci n’est pas encore présent.

Échange entre voisins

A vrai dire, plus qu’un modèle économique, Alexandre Bornand et May Du – ayant d’ailleurs tous deux une activité professionnelle à côté – préfèrent voir La Traction comme un modèle social, permettant de sensibiliser à une consommation plus juste. Et accessible à tous, sans pour autant brader la marchandise, ce qui pénaliserait producteurs et artisans. Pour cela, La Traction propose des produits suspendus; en ce jeudi matin, un petit panier et des oeufs sont inscrits sur le tableau. Quant au coin des voisins, il met lui aussi du baume au coeur. «Ceux qui viennent nous rendre visite peuvent nous proposer leurs créations, comme cette dame qui tricote des chaussettes dans son home. Ou ce foyer qui amène régulièrement des caramels. Ce printemps, on a même reçu des plants de tomates. » Autant de propositions vendues, la plupart du temps, à prix libre, sans commission pour l’association. «On préfère voir cela comme un échange entre voisins!»

10 h 45. Il est temps pour le couple de s’affairer à désinfecter les paniers, à caler les cagettes dans la camionnette. Cinq minutes de route – presque au pas pour éviter les dégâts! – et voici La Traction installée stratégiquement face à une école, au centre du village de Rochefort. Peut-être moins tentant que des bonbons colorés à la caisse du supermarché, les maïs, poires et mûres font pourtant le bonheur d’un garçon, accompagné de sa grandmère. «C’est cool de faire le petit marché en famille!», s’exclame cette dernière, découvrant pour la première fois cette épicerie ambulante. Elle assure qu’elle reviendra. Face à sa mine réjouie, une chose est sûre: les objectifs animation de village et capital sympathie sont clairement atteints!

Approvisionnement

Pas de retour des camions Migros!

Et si les fameux camions Migros, précurseurs de la démarche, pointaient à nouveau le bout de leur calandre dans certaines régions reculées? Apparus en 1935 à Zurich, ils permettaient d’acheter des produits de première nécessité à un prix convenable, sans intermédiaire. Les deux derniers, trop vieux, ont disparu en 2007 en Valais.

Pour Tristan Cerf, porte-parole du géant orange, le retour aux pratiques d’alors n’est pas réaliste. «L’initiative d’une épicerie mobile est louable, mais nous concernant, il y aurait un problème de logistique et de rentabilité, avec un assortiment qui serait très limité, sans possibilité de se réapprovisionner sur le trajet.» Si le modèle n’est pas mort, Migros fait face à une autre réalité, rappelle encore Tristan Cerf.

D’une part, nombreux sont ceux à avoir pris l’habitude de fractionner leurs courses: le croissant du matin, la convenience food à midi, la salade ou le steak pour le soir. D’autre part, le développement du e-commerce est indéniable. Migros Online, Amigos – service où des volontaires apportaient les courses sur le pas de la porte des personnes touchées par la pandémie –, ou encore une collaboration avec la plateforme de livraison Smood ont pris le pas sur le contact et la proximité des camions-magasins qui, selon les dires de l’ancien directeur de Migros Valais dans un article de Swissinfo, «remplaçait aussi le bistrot pendant une petite demi-heure!»

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