Indice de réparabilité
«Évaluer la réparabilité d’un produit technologique n’est pas si simple!»
La France s’est dotée depuis quatre ans d’un indice de réparabilité, créé dans le cadre de la loi antigaspillage. Rencontre avec François Palemon, ingénieur auprès de l’association française UFC-Que Choisir, qui a participé à son élaboration.
30 janvier 2026
Jessica Monteiro
Journaliste
«Ce smartphone est-il solide?» «Cet ordinateur est-il réparable facilement?» La FRC reçoit régulièrement des demandes pour intégrer dans les tests comparatifs la réparabilité des produits électroniques. Sur cette question, la France a un temps d’avance sur la Suisse. L’indice de réparabilité créé en 2021 à la demande du Gouvernement français se présente comme le Nutriscore. Cet outil est censé orienter le consommateur quant à la disponibilité des pièces détachées, la facilité de démontage ou encore le prix de remplacement. François Palemon, ingénieur au service Essais comparatifs de nos homologues d’UFC-Que Choisir, a participé à l’élaboration de cet indice en France. Il revient sur les promesses et les difficultés d’évaluation de ce critère.
Qu’est-ce que l’indice de réparabilité et comment est-il construit?
Il s’agit d’un système de notation allant de 0 à 10 avec un code couleur. La note finale est une moyenne calculée à partir de différents critères comme la disponibilité des pièces détachées, la facilité de démontage, la mise à disposition de la documentation technique (le mode d’emploi, p. ex., ndlr), le prix des pièces détachées. Il porte sur plusieurs catégories de produits électroniques et électroménagers (smartphones, téléviseurs, lave-linge, etc.).
Comment les critères ont-ils été retenus?
Plusieurs parties ont pris part à son élaboration: des agences gouvernementales, les fabricants, des associations de consommateurs comme la nôtre, des acteurs de la réparation et des militants pour l’environnement, comme Halte à l’obsolescence programmée. Il a déjà fallu se mettre d’accord sur les catégories: quels produits sont concernés, et lesquels ne le sont pas. Chaque choix a des conséquences sur la grille de notation. Rien que cette étape demande de longs échanges. Ensuite, il a fallu récolter des données sur les pannes les plus fréquentes et la pérennité des pièces.
Est-il si difficile d’obtenir des résultats probants?
Pour l’instant, nous manquons à la fois de recul et de moyens. Certains tests de durabilité sont coûteux, longs et parfois impossibles à concevoir de manière pertinente.
Il faut voir cet indice comme un signal parmi d’autres, pas comme une garantie.
François Palemon
Ingénieur, UFC-Que Choisir
Quelle est la différence entre l’indice de réparabilité et celui de durabilité?
L’indice de durabilité, introduit début 2025, comporte de nouveaux critères comme la résistance à l’usure ou la fiabilité des produits. Ce nouvel indicateur a remplacé l’indice de réparabilité pour deux catégories, les téléviseurs et les lave-linge.
Quels types de tests permettent d’évaluer ces critères?
Cela dépend beaucoup des produits. Pour certains équipements mécaniques comme la perceuse, les tests permettent de simuler dix ou vingt ans d’usage en perçant dans un mur. Pour un téléviseur, c’est déjà plus compliqué. Comment simuler l’usage d’un poste allumé à raison de trois, quatre heures par jour? Il existe des tests dits de vieillissement accéléré. Les fabricants examinent notamment la résistance à la chaleur ou à l’humidité. C’est pertinent pour certaines régions du monde – ces sociétés étant souvent présentes sur tous les continents –, mais pas pour les Alpes ou l’Europe du Nord. Ces tests sont retenus pour l’indice alors qu’ils sont beaucoup moins représentatifs de l’usage réel en France et qu’ils ne sont pas vraiment corrélés aux pannes observées.
Il y a donc un biais en faveur des fabricants?
En effet, plusieurs critères reposent encore sur des déclarations que nous ne pouvons pas systématiquement vérifier. Prenons les pièces détachées: un fabricant peut annoncer une disponibilité sur dix ou douze ans. Comment vérifier cette information aujourd’hui? En France, il existe bien un organisme de contrôle, mais ses moyens sont limités face au nombre de produits et de références mis sur le marché chaque année. Sans contrôle systématique par un tiers indépendant, il y a un vrai biais structurel.
Un fabricant peut annoncer une disponibilité sur dix ou douze ans. Comment vérifier cette information aujourd’hui?
L’affichage de l’indice est obligatoire depuis 2025 sur les produits concernés. Comment en profitent les fabricants?
L’étiquetage est reconnu par le public. Un produit bien noté, affiché en vert, bénéficie clairement d’un avantage marketing. Les fabricants ne sont pas forcément de mauvaise foi: ils y voient aussi un intérêt, notamment en termes d’image. Le problème – et ça fait partie du jeu –, c’est que pour améliorer une note, les fabricants peuvent naturellement commencer par les leviers les plus faciles: améliorer la documentation, allonger la durée de disponibilité ou jouer sur certains critères qui rapportent des points sans transformer en profondeur la durabilité ou la réparabilité de l’objet.
La recherche de réparabilité peut-elle influencer la durabilité du produit?
Une enceinte très étanche, avec des pièces collées, sera difficile à démonter mais peut-être beaucoup plus durable dans le temps, car l’ensemble est mieux protégé contre l’humidité ou les vibrations. Mais elle peut être pourtant pénalisée en réparabilité, car son démontage peut nécessiter des outils spécifiques et être beaucoup plus long. C’est également le cas de certains smartphones. Trouver un indice qui prenne correctement en compte ce compromis est extrêmement complexe.
L’indice est-il malgré tout utile pour le consommateur?
Oui, à condition de le prendre avec recul. Il ne faut pas le voir comme une garantie, mais comme un signal parmi d’autres.
L’enjeu, ce sont les moyens humains et financiers à consacrer au contrôle.
Pourrait-on appliquer cet indice en Suisse?
Techniquement oui, mais tout dépendrait des moyens mis en place pour contrôler l’information, et il ne faudrait pas se contenter de déclarations écrites. Il faut implémenter un système de vérification rigoureux et coercitif par une tierce partie indépendante. L’enjeu, ce sont les moyens humains et financiers à consacrer au contrôle.
L’évaluation de la réparabilité est-elle incluse dans les tests réalisés au sein de l’ICRT?
Nous ne reprenons pas l’indice de réparabilité ou de durabilité mis au point par le Gouvernement français. En revanche, il nous arrive, par exemple sur les ordinateurs, d’évaluer, lors de nos tests, leur réparabilité en évaluant la facilité de démontage de certaines pièces. De même, quand cela est faisable, il nous arrive de faire des tests de durabilité (outils d’atelier rechargeables, ou résistance à l’abrasion lors de tests de chaussure ou de textile).
Que faudrait-il mettre en place pour le rendre plus pertinent?
Tous les deux ou trois ans, analyser les résultats, et si trop de produits obtiennent de très bonnes notes, il faut durcir les limites des critères jusqu’à obtenir une véritable réparabilité des produits. Un indice à l’échelle européenne pourrait aussi mettre progressivement la pression sur les fabricants et les pousser à intégrer la réparabilité et la durabilité dès la conception.
Vu d’ailleurs: UFC-Que Choisir
Cette association à but non lucratif a été créée en 1951, soit huit ans avant la FRC. Elle est la doyenne des associations de consommateurs d’Europe occidentale. Comme la nôtre, elle a pour mission d’informer, conseiller et défendre la population. Elle se mobilise aussi pour une consommation responsable, respectueuse des enjeux sanitaires, environnementaux et sociétaux. Elle édite ses propres médias papier et numérique, bénéficie d’un
réseau de proximité et se fait entendre sur le plan politique et législatif, le tout dans une indépendance financière totale.
Et en Suisse alors?
La Suisse n’a pas encore son indice de réparabilité officiel inscrit dans la loi, comme en France, ni d’étiquetage reconnu. Cela n’empêche pas la FRC d’agir à l’échelon politique en sa faveur depuis de nombreuses années et plus largement en faveur de l'économie circulaire. Adoptée par le Parlement il y a deux ans avec le soutien actif de la FRC, une initiative parlementaire ouvre la possibilité d’instaurer un indice similaire. Le chemin est encore long. Mais notre association, dont la verve militante vient de la rue, n’a pas attendu que la voie politique s’entrouvre. Elle a initié les premiers Repair Cafés du pays il y a douze ans.
Aujourd’hui, c’est un véritable mouvement qui s’est déployé, certes autour de la réparation mais aussi plus largement autour de la consommation responsable. Réunies sous
la bannière des Faiseurs, toutes sortes d’initiatives citoyennes et professionnelles ont éclos.
La sensibilisation, la mise sur pied d’événements – 4000 objets réparés en 2025 – et l’information passent aussi grâce à la sortie de publications. Après un premier kit «de lancement», Organiser un Repair Café, la FRC s’apprête à sortir un Guide de la réparation consacré à l’électroménager. Six objets parmi les plus souvent en panne ont été mis entre les mains expertes de réparateurs aguerris. Les appareils ont été désossés, le problème identifié, la panne résolue. Conçu comme un ouvrage pratique et très imagé, il guide pas à
pas les consommateurs qui souhaitent reprendre la main sur l’obsolescence programmée de ces objets du quotidien. LJ
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