Alimentation
On ne peut pas choisir de manger équilibré si les denrées saines ne sont pas accessibles
La santé ne dépend pas uniquement de la responsabilité individuelle. L’environnement économique tel qu’il est façonné par l’industrie agroalimentaire joue aussi son rôle. Les explications de Karin Zürcher, experte de ces facteurs qui agissent sur les maladies chroniques.
03 novembre 2026
Faut-il se réjouir d’une réduction volontaire de 13% du sucre ajouté dans certains sodas? Enlever 5 g sur 35 reste marginal...
Portrait: Jean-Luc Barmaverain
Juliette Ivanez
Responsable Alimentation
Les consommateurs ont souvent le sentiment que faire les bons choix en matière d’alimentation est difficile car ce sont les produits malsains qui sont visibles et disponibles partout. Karin Zürcher, experte en promotion de la santé et prévention à Unisanté, à Lausanne, étudie les activités et pratiques d’entreprises qui influencent, positivement ou négativement, la santé de la population.
Que signifie les «déterminants commerciaux de la santé»?
En santé publique, on nuance la notion de responsabilité individuelle: on ne peut pas exiger des gens qu’ils fassent des choix favorables à leur santé alors que tout dans leur quotidien les pousse vers les produits les moins sains. C’est comme nager à contre-courant: même avec détermination, il est difficile d’avancer.
Dans quel contexte s’inscrit ce que vous étudiez?
Ce que je cherche à rendre visible, c’est que nos choix en matière de tabac, d’alcool ou encore dans l’alimentation sont fortement influencés par notre environnement. Et c’est la collectivité qui en paie le prix: les maladies non transmissibles – cancer, maladies cardiovasculaires ou diabète de type 2 – touchent près de quatre personnes sur dix en Suisse et coûtent 66 milliards de francs par an au système de santé. Entreprises et pouvoirs publics ont donc aussi leur responsabilité.
Quels sont les exemples les plus frappants de ces stratégies commerciales impactant la santé?
La publicité pour les aliments trop gras, trop sucrés ou trop salés cible en particulier les enfants et les jeunes, très sensibles aux messages publicitaires et moins capables d’exercer leur esprit critique. Les fabricants en profitent, avec des contenus promotionnels bien orchestrés, souvent invisibles des adultes.
Renforcer les réglementations et exiger la transparence sur les liens d’intérêt permettrait, entre autres, de contrer l’influence des acteurs commerciaux.
Karin Zürcher
Experte en promotion de la santé et prévention
Outre les jeunes, y a-t-il des publics plus touchés que d’autres?
L’industrie agroalimentaire creuse aussi les inégalités sociales et de santé. Il est documenté qu’elle cible les quartiers défavorisés avec plus de fast-food et de publicité pour des produits malsains et ultratransformés, peu chers à produire. Résultat? Les personnes à revenu plus faible sont davantage touchées par une alimentation déséquilibrée, l’obésité et le diabète de type 2.
En Suisse, les entreprises jouissent d’une grande liberté dans les affaires. Quelle est réellement l’influence des lobbys?
Le lobbying n’est pas un problème en soi: dans une démocratie, il est normal que les différents acteurs défendent leurs acquis. L’enjeu est plutôt de garantir un équilibre et suffisamment de transparence sur qui cherche à influencer les décisions publiques, avec quels moyens et au nom de quels intérêts. Or les milieux économiques privés ont souvent bien plus de poids en politique que les acteurs défendant l’intérêt général de santé publique.
Avez-vous un exemple pour l’illustrer?
En 2023, alors que le Parlement débattait de restrictions sur les sucres ajoutés, des représentants de Coca-Cola ont invité des élus à une soirée à Berne pour mettre en avant les réductions volontaires de sucre déjà réalisées. Pourtant, du point de vue de la santé publique, ces solutions restent le plus souvent insuffisantes. L’autorégulation est une tactique de l’industrie pour éviter l’intervention de l’État et des règles strictes qui seraient mauvaises pour ses affaires, comme la taxation des boissons sucrées. Faut-il se réjouir d’une réduction volontaire de 13% du sucre ajouté dans certains sodas, quand cela représente moins de 5 grammes sur les 35 que contient une canette? Les effets sur la santé seront marginaux, s’ils ne sont pas nuls.
70% des maladies chroniques – principalement cardiovasculaires, respiratoires, le cancer et le diabète –, sont responsables de la majorité des décès dans le monde. Tous sont influencés par des pratiques industrielles.
Dans vos travaux, vous analysez aussi la réglementation des aliments ultratransformés. Quels sont les enjeux?
On dispose aujourd’hui de données scientifiques solides montrant qu’une consommation élevée de ce genre de denrées est associée à un risque accru d’obésité, de diabète de type 2 et de maladies cardiovasculaires. Sans surprise, les entreprises déploient déjà des stratégies d’influence documentées dans d’autres secteurs: tabac, alcool, énergies fossiles. Un exemple est l’ingérence dans la science, pour retarder l’émergence de preuves scientifiques et créer du doute sur la nécessité de réglementer.
Que devraient faire les pouvoirs publics?
Décider sur la base de données scientifiques indépendantes, protéger les politiques de santé de l’influence des acteurs commerciaux et réguler lorsque cela est nécessaire pour la santé de chacun!
En tant que consommateur, est-il encore possible de se soustraire à ces stratégies commerciales, et de reprendre le contrôle de sa santé?
S’informer auprès de sources fiables et exercer son esprit critique reste crucial, tout comme accompagner les enfants et les jeunes dans le décryptage de la publicité et des réseaux sociaux. Mais la sensibilisation et le renforcement des compétences des individus ne suffisent pas: les stratégies actuelles de prévention cherchent aussi à créer des environnements favorables à la santé, en fixant des règles aux acteurs privés dont les produits coûtent à la société. Ce n’est qu’en rendant les alternatives saines accessibles que la liberté de choix pourra réellement s’exercer.
Fausses actions
Conforama passe à la caisse
Continuer ma lecture
Sommeil
Quand va-t-on cesser de compter les moutons ?
Substances indésirables
Papier toilette: ce qui part avec la chasse d’eau