Article : Alimentation de proximité

Un mois sans supermarché: si proche et pourtant si loin de la terre

4.3.2017, Laurence Julliard

Elles sont trois collègues de la FRC à avoir répondu à ce défi qui tournait sur les réseaux sociaux. Chacune a fait son carnet de bord, semaine après semaine. Laurence raconte l'expérience en trio.



Quand on vit avec deux marchés paysans dans le village, forcément on pense prendre une longueur d’avance sur les collègues. Sauf que dans la configuration familiale, le préposé aux courses et aux repas de la semaine a beau trouver l’idée du défi éthiquement louable, il n’y contribuera pas. Un “report de charges” pour Madame… qui a pas mal sué pour le coup.

Semaine 1 |Panique à bord: le frigo est vide au moment d’attaquer le défi, et le marché à la ferme n’ouvre qu’en fin de semaine. Qui a eu cette idée “saugrenue” qu’on instaure les courses au fur et à mesure pour plus de fraîcheur et limiter le gaspillage alimentaire? Me voilà donc contrainte à 15 kilomètres aller-retour de voiture jusqu’à l’épicerie du village voisin. Je peste  contre mon manque d’anticipation (tant de kil’ pour éviter l’enseigne orange à moins de 300 mètres de la maison, c’est pas bon pour le climat du coup!). Le bon côté des choses? Je découvre en vrai un petit commerce dont j’ai entendu le plus grand bien par des voisins huit ans après mon installation dans la région. Mais ce jour-là, déception au rayon frais: une salade hors de prix (mais qui aura tenu plus de dix jours!), des betteraves rouges et des choux de Bruxelles, basta. Pour les trois mini ogres que je nourris une fois par semaine, c’est mauvais comme entrée en matière. Et les conserves ou les congelés industriels, non merci! Perdue et en manque d’inspiration, je me rabats sur un classique bon pour ma cote d’amour: ce sera fondue à midi! J’en profite pour repérer que le savon de Marseille s’achète en vrac (fourni avec la recette du détergent maison) et repérer quelques céréales bio et des fruits à coque en vrac. Marquée par cette première expérience difficile à digérer, j’instaure le tri – et le vide – des placards et du garde-manger les jours qui suivent, je tiens ainsi jusqu’au jour de marché sans me mettre martel en tête. Au bureau, même régime: je vide – beaucoup – les réserves des tiroirs, y compris les sachets de soupe lyophilisée qui traînent depuis Matusalem, et puise – un peu – dans les restes des collègues.

Semaine 2 | Jour de marché, je respire. Y a du choix, même beaucoup de choix, et surtout plein de légumes racines qui m’ont encore jamais franchi la porte de ma maison. Fruits, légumes, produits boulangers, fromages et laitages, céréales inconnues: je suis tellement enthousiaste que j’en remplis un panier, un double, mais j’oublie 1) de penser menus 2) d’évaluer les quantités… Pas besoin de faire un dessin, le chaos continue. Et je faute: occupée à préparer une magnifique lasagne au chou kale, je me rate sur la dernière couche de verdure. Y a pas à tortiller, il faut compléter. Mais il est exclu de descendre en ville et perdre 1 heure en trajet et en achat. Le mini supermarché du village est à 300 mètres, j’abdique et prends un paquet d’épinards sans regarder autre chose que mes pieds. Le plat remportera un franc succès: un nouveau légume est entré dans les menus possibles. Voilà qui adoucit mon enfant,  grognon à l’idée de manger des poêlées de rutabaga-rave-carottes multicolores. Monsieur ne dit rien, mais lui aussi a dû sortir de sa zone de confort: internet est rapidement devenu son meilleur ami pour trouver comment apprêter ces nouveautés.

Semaine 3 | Crise du lait à la maison. Les réserves sont épuisées, la boulangerie ne fournit pas cette denrée, et ce n’est pas jour de marché. Je tente d’appeler l’exploitation pas loin du village: pas de réponse. Sms: “Si je venais à la ferme, tu me le vendrai en direct, ton lait?” pas de réponse. Je descends à Lausanne (toujours 1 heure aller-retour en transports publics), mes collègues vont m’aiguiller. Quatre crémeries plus tard (1 heure de plus pour le surf sur internet, les téléphones, le déplacement), je réserve enfin deux litres. Je file vite avant la fermeture et me retrouve avec deux flacons… de la ferme à côté de chez moi. Je me demande si je dois être soulagée d’avoir tenu mon engagement, ou être en colère de tout ce temps passé à chercher cette denrée rare. C’est sûr, ça ne peut pas continuer comme ça!

Deux jours plus tard, je raconte l’anecdote à Alice, la gérante du marché de mon village. En guise de soutien à ma démarche, elle me donne son portable. “Appelle-moi, même jusqu’à minuit, je te dépanne, mais ne craque pas!” Le lait sera excellent, et Alice me met du baume au coeur. Je tiens. Et ce malgré mon enfant qui poste des photos de mes paniers remplis d’endives, de radis noir ou de topinambours sur Instagram pour partager sa douleur du souper avec les copains. Je découvre une facette à laquelle je n’avais pas songé au départ: qui dit vente directe dit aussi cash dans le porte-monnaie. Et ce n’est pas un détail pour moi: je me vois contrainte de m’organiser, encore: ma banque est à Lausanne et elle me rançonne si je vais chez la concurrence.

Semaine 4 | Un petit rythme s’est installé avec de nouveaux repères: je cuisine davantage le week-end pour la semaine qui vient, je prépare de grosses portions pour avoir de quoi à midi les jours de travail sans me poser trop de questions ni flamber le budget alimentation. J’aime mon marché, mon boucher, mon boulanger. On discute, je reçois des idées, parfois d’autres clients se mêlent de la conversation, c’est sacrément plaisant. Les découvertes culinaires et gustatives sont parfois surprenantes, parfois belles, rarement mauvaises, mais quel temps on y passe. J’apprivoise peu à peu la gestion des quantités, il m’aura fallu plus de trois semaines pour réapprendre à faire des courses une fois par semaine. Il y a toujours quelque chose qui manque, c’est fou. Des herbettes, qui à coup sûr ne poussent pas sur le bord de la fenêtre en février: c’est disette, et ça manque dans les plats. Avoir attendu les beaux jours pour ce défi aurait été plus facile pour amener de la diversité dans l’assiette. Et le poisson? Ceinture, c’est sûr, et c’est fort regrettable, mais il n’y a aucun poissonnier à la ronde.

Certains matins, on me donne des trucs, des adresses – Sandra, elle est très forte pour ça – mais moi, je ne suis plus de la ville, et c’est peut-être là que le bat blesse: quand on est excentré, le temps consacré à tournicoter d’un commerce à l’autre, d’un village à l’autre, est trop prenant. De surcroît, être motorisée tout le temps m’est pénible. Je tente le marché à Lausanne et passe par dessus le fait que je dois en plus décaler mes heures au travail. Voilà que je n’ai pas choisi le bon mercredi: c’est vacances scolaires! Les maraîchers ne sont pas nombreux, et même s’ils l’étaient, je ne les connais pas et ne sais pas vers qui me tourner. Je me rabats sur ce que je maîtrise, les labels. La découverte du jour: un pain au levain, extra, mais à 13 francs le kilo ce sera un extra, justement. La semaine se termine entre douceur (magnifique miel de la région) et inquiétude (où trouver du sucre brun et du beurre de cuisine sans se saigner).

Semaine 5 et épilogue | Je suis soulagée que ça soit terminé, la pression retombe. En revanche, le défi n’aura pas suffisamment duré pour travailler sur l’approche comparative qualité-prix. Arrivée au 4 mars, je réalise pourtant avec un certain plaisir que le rythme est pris: je fais ma tournée en commençant par le marché paysan et les artisans de mon village, et ensuite seulement je complète au supermarché: sur le tapis roulant, il y avait pratiquement que du non alimentaire, exception faite des croquettes pour les chats du quartier, des carottes budget pour nos amis à longs crins… et d’une plaque de chocolat noir pour fêter ça!

Lire les carnets de bord de Sandra et de Laurianne

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