Article : Commerce

Tendance: le bonheur fait de juteuses recettes

4.12.2018, Sandra Imsand / Photo: Shutterstock.com

Best-sellers en développement personnel, coaches spécialisés, applications, formations et stages en tous genres: ce business brasse des millions.



«Suis ton bonheur et l’univers t’ouvrira des portes là où il n’y a que des murs», «La vie, ce n’est pas d’attendre que les orages passent, c’est d’apprendre à danser sous la pluie», ou encore «Ne cherche pas le bonheur, crée-le». Ces citations, issues tantôt de personnages célèbres, tantôt d’illustres inconnus, s’étalent sur les réseaux sociaux, les fonds d’écran, des vêtements, des aimants. Leur message est le même: le bonheur ne dépend que de soi. Selon les experts, cette quête incessante découle du mouvement sur le développement personnel, lui-même issu de la psychologie positive, née à la fin des années 1990 aux Etats-Unis. En réalité, poursuivre le bonheur remonte à bien plus loin. «Dans l’Antiquité déjà, l’idée est omniprésente. Les philosophes, quelle que soit leur école, ont tous pour objectif d’obtenir le bonheur», explique Alexandrine Schniewind, professeure de philosophie à l’Université de Lausanne.

Ce n’est pas du plaisir

Mais qu’entend-on par là? «Les gens s’en font une fausse idée, car ils l’associent automatiquement au plaisir, explique le Dr Shawn Achor, chercheur en bonheur dans une conférence diffusée sur internet et vue 17 millions de fois. Ils se disent que s’ils ne sourient pas tout le temps ou que leur vie n’est pas amusante, ils passent à côté de quelque chose. Forcément, ça les frustre continuellement. » Or, selon l’auteur à succès américain, le bonheur est la joie qu’on ressent au quotidien. «On peut en ressentir même quand la vie n’est pas plaisante.» Aristote avait lui aussi distingué le bonheur du philosophe et celui de la foule. «Pour cette dernière, le bonheur est représenté par les honneurs, le plaisir, les biens matériels, or ils sont par nature éphémères, explique Alexandrine Schniewind. Il faut donc aller chercher le bonheur intérieur, qui nous rend invulnérable.»

Un message qui fait mouche, et surtout recette. En particulier du côté des librairies, où les ouvrages de développement personnel se vendent comme des petits pains. Parmi les best-sellers de cette catégorie: Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, où Raphaëlle Giordano «livre la vraie recette du bonheur», selon le résumé de la quatrième de couverture. Continuellement dans le top 5 des meilleures ventes de livres depuis sa réédition en format poche en 2017, le roman a été vendu à plus d’un million d’exemplaires en moins de douze mois. Du jamais vu depuis le Da Vinci Code en 2005, selon les Editions Pocket.

Les people s’y mettent aussi, comme l’actrice française Laëtitia Milot qui vient tout juste de sortir Ma clé du bonheur, et livre au public ses propres promesses: «Si vous souriez à la vie, la vie vous sourira.» Autre best-seller en perspective?

Un employé heureux est un employé productif

Parmi les premiers à avoir érigé le bonheur en pilier: les start-up de la Silicon Valley. Une démarche pas si désintéressée, puisqu’il serait démontré qu’un employé heureux est plus productif, plus fidèle, moins malade. Bref, qu’il rapporte davantage d’argent. Pique-niques, apéros, sorties, mais aussi jeux de société, les sociétés rivalisent d’imagination pour améliorer le bien-être de leurs employés.

Un nouveau métier est même apparu: le Chief Happiness Officer, ou CHO. Un concept né chez Google, où Chade-Meng Tan a obtenu le titre de jolly good fellow (bon camarade, en anglais). Pratiquant la méditation de pleine conscience, il a développé pour les employés un programme appelé «Search Inside Yourself», où il invite les participants à trouver la paix intérieure et à vider leur esprit pour gérer le stress et la négativité. Sur ce modèle, nombreuses sont les entreprises qui ont engagé un Monsieur ou Madame Bonheur, outre-Atlantique et en Europe. «Aujourd’hui, il est reconnu que le bonheur est l’affaire de tous, des entreprises, des écoles. Ce n’est plus seulement un effort privé. Ce peut être une bonne chose, à condition que ce ne soit pas de l’artificiel, un sourire plaqué.» Par ailleurs, la philosophe et psychologue clinicienne de l’Unil se demande à quel point ces CHO sont formés pour l’écoute et pour détecter quand un employé va vraiment mal. Ou s’il s’agit juste de gentils organisateurs.

De nombreuses entreprises engagent des responsables du bonheur pour leurs employés.

Des cours qui font un tabac

Les étudiants et les élèves participent eux aussi à ce raz-de-marée. L’Université Harvard propose ainsi depuis quelques années des formations en psychologie positive. Il s’agit d’un des cours les plus appréciés de l’établissement. A l’Université Yale, le cours intitulé «Psychologie et vie heureuse» rassemblait début 2018 près de 1200 inscrits, soit presque un quart des étudiants du premier cycle, selon le New York Times.

La Suisse n’est pas à l’abri du phénomène. Une conférence donnée par le psychologue français Jacques Lecomte mi-novembre a fait salle comble à la HEP-Valais. Son thème: comment augmenter le bien-être dans les centres scolaires? La position du thérapeute est claire à ce sujet: un élève heureux apprend mieux.

Mais tout n’est pas rose bonbon et des voix s’élèvent contre ce diktat. Alexandrine Schniewind met en garde contre cette tendance à afficher son bonheur de manière ostentatoire, en particulier sur les réseaux sociaux. Une habitude qui peut créer un sentiment d’exclusion, voire de honte pour certains. Plus critiques, dans HappycratieComment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, sorti cet été, les auteurs démolissent ce qu’ils appellent une récupération idéologique. «Le capitalisme du XXIe siècle s’est emparé du bonheur et en a fait son produit phare, explique Edgar Cabanas dans le magazine Neon. Il vise à nous convaincre qu’on peut s’améliorer jusqu’à la mort. A grands coups de coaching, de méditation. Le bonheur n’est plus une émotion, il a été transformé en mode de vie où vous vous imposez l’injonction de performance, et vous vous vendez comme une marque.» Une dérive qui se perçoit dans la multiplication d’experts autoproclamés et de formations douteuses. Soyons heureux, certes, mais gardons l’esprit critique!

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