Article : Voyage

Ethique: le tourisme humanitaire, plus de mal que de bien

29.1.2019, Sandra Imsand / Oui, les voyages forment la jeunesse. Mais à qui profite une mission en orphelinat? Photo: shutterstock

Des sociétés proposent des séjours bénévolat tout compris. Ces expériences ne sont pas forcément bénéfiques.



«Engage-toi pour les droits humains autour du monde.» Discours bien rodé, offre alléchante. Projects Abroad se présente comme «un organisme international privé, spécialisé dans l’organisation de missions de volontariat et de stages à l’étranger». Son site internet affirme envoyer 8000 personnes par an dans différentes régions du Sud pour des séjours d’une semaine à quelques mois. Une ONG bien intentionnée? Non, l’entreprise est à but lucratif. Selon le magazine français 60 millions de consommateurs, Beech View Holdings Limited, la holding qui regroupe les agences Projects Abroad, a dégagé en 2014 un chiffre d’affaires de près de 30 millions de francs avec une marge brute de 41%.

Marketing bien rodé

D’autres sociétés se sont aussi glissées dans le marché du volontourisme, activité qui consiste à associer voyage à l’étranger et engagement humanitaire. Les propositions sont multiples: cours de langue, construction d’école ou de latrines, travaux de peinture, soins aux enfants. Tous les frais sont à la charge du bénévole et les séjours coûtent relativement cher. La démarche est louable: s’investir dans un projet durable, privilégier les rencontres, voyager utile, en quelque sorte. En apparence.

Depuis quelques années, de nombreuses organisations tirent la sonnette d’alarme sur les dérives de ce système. A commencer par Friends-International Suisse, qui regrette notamment l’absence de transfert de compétences pour les populations locales. «Le volontourisme dispose d’un marketing très bien rodé. Le secteur est en plein boom, en particulier chez les jeunes. Mais il y a peu de réflexion sur le côté véritablement utile de la démarche», explique Emmanuelle Werner Gillioz, directrice de l’ONG basée à Genève. Elle dénonce en particulier le tourisme d’orphelinat, qui consiste à visiter des établissements en échange de dons, ou à y travailler durant les vacances. La demande fut telle qu’elle a créé un véritable commerce autour de ces lieux de vie enfantine.

Orphelins pas orphelins

Au Cambodge, on estime ainsi que le nombre d’orphelinats a augmenté de 72% entre 2005 et 2010. Le gouvernement a fait un lien direct entre cette explosion et l’arrivée en masse des voyageurs: les structures se sont implantées principalement près des grands centres touristiques. Par ailleurs, selon l’Unicef, 80% des enfants qui y sont ont encore au moins un parent en vie. Leur placement se justifie par la pauvreté, qui ne permet pas d’assurer une éducation ou des soins. Or, selon Emmanuelle Werner Gillioz, l’institutionnalisation des enfants les empêche de grandir dans les meilleures conditions et le risque d’abus est plus élevé. «On sait que les enfants ne se développent pas de manière optimale dans des institutions. Avec un soutien adéquat, ils pourraient rester dans leur famille. En Occident, beaucoup d’efforts ont été faits dans ce sens, mais on trouve normal d’ouvrir des orphelinats dans des pays en développement. »

Les bénévoles ayant travaillé dans ces endroits racontent tous cette scène attachante de bambins sautant dans leurs bras dès le premier jour. «Tous ont le coeur qui fond en voyant ces petits si accueillants, mais ça devrait leur briser le coeur, explique la directrice de Friends- International Suisse. Car cette attitude montre un trouble de l’attachement.» La Genevoise est formelle: «Un enfant est vulnérable. Il devrait être protégé, et non pris en charge par des gens de passage.»

Suite à la médiatisation de ce message, certains groupes, dont Projects Abroad, ont fait machine arrière et ne proposent plus de séjours en orphelinat. Un bon début. De son côté, le gouvernement australien a déclaré que le tourisme d’orphelinat relève de l’esclavage moderne. Par conséquent, touropérateurs et voyageurs risquent de lourdes amendes.

Emmanuelle Werner Gillioz et son équipe oeuvrent dans la sensibilisation depuis deux ans, présentant la réalité du volontourisme dans les écoles. «Nous allons un peu à rebrousse-poil, car depuis tout petits, nous sommes bombardés de messages disant que d’autres ont besoin de nous. Notre but n’est pas de décourager les bonnes volontés mais d’amener une réflexion. A 17 ans et sans qualification, est-ce vraiment le job de ces jeunes d’aller aider? C’est l’âge pour apprendre, explorer, comprendre, rencontrer et échanger. Les voyages ont énormément de valeur en soi, sans nécessairement vouloir y chercher d’autres choses.» La directrice est consciente de marcher sur des oeufs, mais elle est claire. «Les gens qui reviennent de ces voyages dits humanitaires racontent souvent leur expérience magnifique. Or, il y a très peu d’analyse sur l’impact réel pour les communautés sur place. Au final, à qui profite la solidarité? Un voyage humanitaire, s’il n’a pas d’incidence positive sur le bénéficiaire, ne sert à rien. Le Sud n’est pas un réservoir pour assurer notre bien-être à nous.»

Autres garde-fous

Philippe Randin dirige la fondation Nouvelle Planète, qui organise chaque année des voyages d’entraide pour 150 à 200 personnes. Il est lui aussi peu tendre avec les dérives du volontourisme mais son avis est plus nuancé. «Il faut se renseigner de manière approfondie sur les organismes qui offrent ce genre de voyages. Parfois, on croit bien faire alors qu’il existe des structures qui abusent, profitent du Nord, et le Sud n’en tire rien.»

Les voyages de Nouvelle Planète sont construits différemment. Personne ne part seul. Un groupe est composé au moins six mois avant le voyage. Les participants se rencontrent à plusieurs reprises pour apprendre à se connaître, en savoir plus sur la destination et le projet. «On a forcément une image faussée par notre propre culture.»

Par ailleurs, Nouvelle Planète a fixé comme règle de ne pas proposer plus d’un voyage sur le même projet. «On ne veut pas créer de dépendance. » Le travail sur place est plutôt symbolique. «Ces projets se font, que le groupe suisse vienne ou non, ils sont autonomes et les populations indigènes les font fonctionner. Il n’est d’ailleurs pas toujours évident d’y intégrer des volontaires suisses.» Le but de ces séjours sont les échanges, le partage et la découverte avant tout. Ce que devrait être tout voyage, en somme.

Débat Tourisme noir, une dérive ?

Visiter les lieux liés à la mort est une autre tendance grandissante et controversée. Le tourisme noir consiste à se rendre là où se sont déroulés des catastrophes (Fukushima ou Tchernobyl), des faits divers (île de Utoeya, en Norvège), des guerres (camp de concentration d’Auschwitz) ou d’autres événements sordides. Certains dénoncent le thanatotourisme comme une banalisation, voire un éloge de la souffrance, d’autres le soutiennent car cela permet de relancer l’économie d’une région durement touchée. Commémoration ou voyeurisme, la question se pose pour chaque destination.

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