Enquête : Soins dentaires

Enquête sur le prix des dentistes

2.6.2015, Sophie Reymondin / Shutterstock / studioVin

Entre devis et plans de traitement, notre enquête dans 18 cliniques et cabinets romands révèle d’alarmantes disparités. Explications.

Et si la facture était moins salée ailleurs pour des prestations comparables? Les offres alléchantes des cliniques dentaires ultramodernes, qui fleurissent en Suisse depuis une douzaine d’années, insinuent le doute. Le patient modèle, qui accorde à son dentiste une confiance aveugle, peut s’interroger: son praticien est-il à la hauteur de la fidélité qu’il lui voue? Notre enquête révèle un marché ultralibéral et peu réglementé. C’est la loi de l’offre et de la demande qui devrait y opérer un tri, sauf qu’il s’agit de notre santé et que les disparités observées quant à la prise en charge des patients est alarmante. Pour juger de la qualité des prestations, trois enquêteurs – Suzanne, Olivier et Jean – ont consulté incognito dix-huit médecins-dentistes dans les cantons de Genève, Fribourg et Vaud. Au préalable, ces «faux patients» ont été examinés par notre expert, Christian de Haller – praticien à la retraite, actif comme médecin conseil des assurances sociales –, dans un cabinet de la place lausannoise, où ils ont été soumis à des radiographies (lire leur fiche respective).

Il s’agissait ensuite de prendre rendez-vous dans des cabinets sélectionnés par nos soins – un panel composé des principales cliniques et de privés affiliés à la Société suisse des médecins-dentistes (SSO). Lors de la consultation, ils ont remis une copie de leur dossier radiologique, une panoramique (OPT) actuelle, en demandant au médecin un deuxième avis concernant l’état général de leur dentition et les soins à envisager. Les devis récoltés ont été ensuite examinés par notre expert, ainsi qu’un second dentiste en activité. Leurs conclusions concordent.

Des résultats effrayants

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Si des approches différentes, plus ou moins interventionnistes, se justifient dans certaines situations – pour remplacer les dents manquantes de Jean, par exemple –, notre enquête met en évidence des attitudes qui relèvent du non-respect de l’éthique professionnelle. Tant pour Jean que pour Suzanne, ce sont des cliniques dentaires qui poussent à la consommation de radiographies superflues au stade de la première consultation, sans égard pour la santé du patient. «Une OPT 3D aurait dû être réalisée seulement dans un deuxième temps, si l’enquêteur avait accepté d’être suivi par ce médecin», commente Christian de Haller. Un avis unanimement partagé: «Il nous semble en effet contre-indiqué de répéter les clichés du point de vue de l’éthique et de la radioprotection», souligne Marco Tackenberg, porte-parole de la SSO.point

Mais ce n’est que le début des mauvaises surprises: Suzanne, notre enquêtrice genevoise, souffre d’une parodontite sévère, diagnostiquée par notre expert lors de l’examen clinique. L’affection est visible sur les radiographies. Or, alors qu’une prise en charge spécialisée se révèle urgente, deux praticiens – une clinique et un dentiste privé affilié à la SSO – passent complètement à côté de ce problème grave qui, à défaut de traitement, va entraîner la perte irrémédiable de certaines dents. Ce constat est d’autant plus inquiétant que l’on attribue en général une crédibilité accrue aux membres de l’association faîtière.

Un marché en mutation

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Environ 80% des dentistes en activité seraient membres de la SSO (moyenne nationale); ils seraient entre 60 et 70% dans le canton de Vaud – des chiffres approximatifs transmis par l’association faîtière en l’absence de statistiques fiables. Les praticiens affiliés adhèrent aux statuts et aux principes de déontologie édictés par la SSO qui, par le biais d’une Commission médico-dentaire, examine les plaintes des patients. Malgré cet encadrement, le titre SSO ne constitue visiblement pas une garantie absolue. Quid des autres cabinets et des cliniques? Depuis l’entrée en vigueur des Bilatérales en 2002, les médecins-dentistes titulaires d’un diplôme décerné par un Etat de l’Union européenne, reconnu comme équivalent, sont autorisés à pratiquer en Suisse. «Les autorités sanitaires cantonales délivrent les autorisations de pratiquer et d’exploiter, et elles interviennent sur plainte», explique Christine Cunier, adjointe du médecin-dentiste conseil de l’Etat de Vaud. En dehors de ce contrôle global, ce marché lucratif prospère en toute liberté.

La situation d’Olivier en constitue une illustration de plus: selon nos experts et six dentistes, qui préconisent uniquement un détartrage et un contrôle l’année suivante, notre enquêteur bénéficie d’une excellente santé bucco-dentaire. Or, tel n’est pas l’avis du praticien qui le reçoit dans un centre ultramoderne de la campagne vaudoise. Son diagnostic est alarmant, puisqu’il conclut à une usure anormale de l’os entre les dents. Il préconise un curetage des gencives et le port d’une attelle en métal dans l’idée de diminuer le bruxisme – un problème que notre enquêteur n’a jamais évoqué – pour un coût total de 2700 francs!

Manque de transparence

«Je suis préoccupée de faire respecter le droit à l’information des patients», commente Christine Cunier, interpellée par les résultats de notre enquête. Cette dernière démontre en effet à quel point il est difficile de juger de la qualité des prestations. Pour la SSO, le meilleur traitement est celui qui est adapté au patient: «En ce sens, changer souvent de dentiste est une mauvaise idée, que la méthodologie utilisée dans l’enquête illustre à merveille», justifie Marco Tackenberg, porte-parole. La même association défend toutefois une vision libérale de la profession et de la prise en charge des patients, censément libres de choisir leur dentiste et de comparer les approches. En pratique, peu de patients demandent un deuxième avis, d’abord parce que cela coûte cher. Dans notre enquête, les dentistes ont en général facturé la consultation entre 70 et 90 fr. – ce qui, du point de vue de la SSO, ne couvrirait pas les frais effectifs –, sauf quand ils ont réalisé des radiographies supplémentaires. La facture peut en tel cas atteindre 350 francs!

Les cliniques sont chères

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S’il s’avère difficile de demander un second devis, la valeur du point ne constitue pas davantage un critère pertinent: dans notre panel, elle est comprise entre 2 fr. 95 et 4 fr. 10. Précisons encore que 5 cabinets sur 18 ne l’affichent pas, contrairement aux exigences légales! D’une manière générale, les cliniques qui proposent une valeur très basse ont délivré, au final, les factures les plus salées – en prenant le nombre de points le plus élevé de la fourchette tarifaire – et les devis les plus exorbitants – en multipliant les traitements. Pourtant, certains de ces centres vantent leurs tarifs modérés à grand renfort de publicité. Et, dans l’une de ces cliniques où le point étalé en format mondial sur la façade crève le plancher à 2 fr. 95, c’est à condition de payer cash. Faute de quoi, il remonte à 3 fr. 10! C’est dans cet établissement que nous avons récolté le devis le plus élevé, morcelé en deux documents que l’enquêteur a compris comme étant des estimations alternatives. Après analyse, il s’avère que ces devis forment un tout à additionner, pour un total de plus de 10 000 francs. Par ailleurs, les frais de laboratoire ne figurent pas dans la seconde estimation, il faudrait donc encore ajouter quelque 3600 fr. à la facture finale!

Cet exemple illustre une fois de plus un manque de transparence: en pratique, les estimations d’honoraires ne répondent à aucune règle quant à leur forme et à leur contenu. Même si, en théorie, «le dentiste informe clairement son patient au sujet des constatations, du diagnostic, des mesures thérapeutiques envisagées et de leur coût» (art. 7 du Code de déontologie de la SSO). Parmi les pratiques observées, certains dentistes ont délivré un bout de papier griffonné à la main, alors que d’autres se sont donné la peine de détailler les positions tarifaires. Bref, c’est une jungle à prix d’or que la FRC entend défricher.

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